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 Répondre à : WA 78 Le bien, le mal et l'innocent : participation 
De : Estellanara  Ecrire à <a class=sign href=\'../faeriens/?ID=69\'>Estellanara</a>
Page web : http://estellanara.deviantart.com/
Date : Jeudi 22 juillet 2010 à 20:01:07
Ah ! Je l'ai enfin fini ! Je n'ai pas parfaitement respecté la consigne mais enfin, c'est fait. C'est qu'il me tarde d'attaquer tous les autres thèmes intéressants qui ont défilé durant mon absence !
Edit suite au message de Narwa Roquen.


Les heures propices







Ils sont nés ! Le merveilleux sentiment du devoir accompli me remplit toute entière. Quelle joie, quelle fierté ! Ce soir a vu l'aboutissement de toute ma carrière, de toute ma vie. Le résultat de toutes mes recherches. Je n'aurais osé l'espérer quand j'ai créé le labo il y a vingt-cinq ans. J'ai envie d'ouvrir grand les fenêtres et de le clamer au monde. Ils sont nés et en bonne santé, ces merveilles de la biologie moderne ! A présent, le vrai travail va commencer. Je me demande quelles découvertes nous ferons grâce à eux. J'en frémis d'impatience. Je suis sûre qu'ils vont apporter beaucoup à l'humanité.

Je souris toute seule dans mon appartement, à la fois rompue de fatigue et surexcitée. Et pour une fois, la solitude me pèse. Je n'ai personne avec qui partager ce succès. Personne ne m'a ouvert la porte, anxieux de savoir. J'ai bu seule une coupe de champagne que j'ai levée à la gloire de la science. Le goût fruité et piquant m’a surprise. Puis, j'ai bu une seconde coupe, à la santé de cette jeune femme remarquable qui a prêté sa matrice pour l'expérience. Quel dommage que je ne puisse faire figurer son nom dans mes rapports ! Mais l’anonymat est sa protection et le secret qui entoure ce projet doit pour le moment rester total. Nous avons repoussé les limites de la nature et nous devons avoir des résultats à montrer pour pouvoir le justifier auprès des ignares et des dévots.

Cette jeune femme pourtant, mérite le plus grand respect. Je ne regrette pas mon choix. Intelligente, d'un haut niveau d'éducation, une santé parfaite. Ses souffrances ont été grandes, pendant la gestation tout d'abord avec le dispositif de monitoring invasif que nous étions forcés de lui imposer, puis pendant l'accouchement, qui fut long et difficile, eu égard à la taille des enfants. Et la modestie avec laquelle elle a accepté de s'effacer ! Je la revois, épuisée, les traits tirés, me serrant les deux mains :

"- Professeur Schwartzwald, merci de m'avoir permis de participer à cette grande oeuvre."
C'est avec des larmes plein les yeux que je l'ai serrée contre moi. Bien sûr, je lui ai remis un chèque confortable mais nous savons toute deux que ce n'était pas là l'important. Nous oeuvrons pour la science et pour le bien de l'espèce humaine.

Je me ressers du champagne et je m'installe dans mon canapé rose. Je suis si énervée que je ne pourrai jamais dormir. La tension des dernières heures a été terrible. Vingt-quatre heures sans quitter le labo, quasiment sans manger. Les bulles tourbillonnent dans ma tête et je me sens mieux que je ne l'ai été depuis des années. Je ne me souviens même pas de la dernière fois où j’ai bu de l’alcool. Je suis euphorique. Je souris aux cadres qui s'alignent sur le vaisselier. Des photos de famille. La famille des autres. Pas de famille pour Lucienne. Pas le temps de changer des couches et de donner des biberons. Pas besoin d’homme. Juste l’extase de la connaissance. J'ai épousé la science comme les nonnes épousaient Dieu ! A cette pensée, j'éclate de rire. Le son résonne dans le calme irréel de la nuit. Encore du champagne pour la nonne Lucienne ! Future Nobel ! Bienfaitrice de l'humanité ! La pièce tangue et mes plantes vertes ondulent doucement. Je repose mon verre et me cale sur les coussins. Je suis si fatiguée... Mais du travail m’attend. Un rire de pure jubilation me secoue : toutes ces découvertes à faire ! Mes yeux se brouillent. Si fatiguée... Je tire sur moi une vieille couverture toute douce. Juste un instant de repos...


Putain, deux heures du mat' ! J'ai raté le catch. Je claque la porte du loft et je balance mes chaussures avec le reste du bordel. Je plisse les narines ; y a un truc qui sent le rance ici. Bof, on verra ça demain. Killer Chen versus Captain Devil. Merde, ça devait être un beau combat. J'aurais dû l'enregistrer. Quel con. Ouais, y a dû y avoir du spectacle. Ces deux mecs en ont dans le slip.

J'ai un de ces mal de crâne... Un double whisky va me remettre d'aplomb. Pas de glace. Mon père me disait toujours : "Y a que les tarlouzes qui coupent la gnôle avec de la flotte". S’il me voyait... Avec mon costard, en train de faire des courbettes à la vieille... Je sors sur le balcon et j'allume une clope. Ah, je me sens déjà mieux. Une bonne pizza là-dessus et je serai un homme neuf ! Je descends le whisky et je compose le numéro du livreur. Un de ces loosers à scooter me répond. Bien sûr que je veux une grande ! Évidemment avec de l'huile piquante,
abruti ! Je raccroche après lui avoir conseillé de se grouiller. Putain, je préfèrerais encore faire le travelo au bois de Boulogne que ce genre de boulot !

C'est que j'ai la dalle, moi. La vieille ne voulait pas que je sorte acheter un sandwich :
"- C'est un moment crucial, Arnaud. Vous vous devez d'être là."
Et moi avec un sourire forcé :
"- Bien sûr, Lucienne, je disais cela pour plaisanter, pour détendre l'atmosphère."
Oui, Lucienne. Tout de suite, Lucienne. Avec plaisir, Lucienne... Putain de merde ! Qu'est-ce que j'en ai marre de jouer les larbins pour cette vieille peau ! Si seulement elle pouvait se tirer, prendre sa retraite et me laisser les rênes du labo. Mais elle s'accroche, la carne ! Heureusement qu'elle me paie bien. Faut dire que j’assure question maths et stats. Et surtout, elle a besoin de moi pour tous les trucs un peu limites. Dans ma spécialité, je suis le meilleur !

Vieille dingue, toujours à faire de la recherche fondamentale alors qu'on pourrait engranger du pognon. A chercher des médicaments pour sauver de pauvres connards alors qu'on pourrait fabriquer des armes et se faire des couilles en or. J'arrive pas à comprendre ça. Rien que d’y repenser, ça me fout en boule ! J'allume la hi-fi dernier cri que je viens de m'offrir et je pousse le volume. Un peu de techno va me détendre. Et les voisins, je les emmerde !


Je les regarde à travers la vitre en remuant distraitement mon sachet de thé dans l'eau chaude. Je consigne mes remarques dans le dictaphone. Je ne le lâche plus depuis qu'ils sont nés. Adam et Eve. C'est ainsi que l'équipe a souhaité les appeler. Ces noms ne me plaisaient guère mais je dois avouer que cela leur va bien. Deux êtres uniques annonçant une ère nouvelle... Seule dans la salle d'observation, je peux souffler un peu sans les quitter des yeux. La pénombre m'aide à réfléchir et le calme est uniquement troublé par les bip des deux EEG. Les bébés jouent paisiblement de l'autre côté du miroir sans tain. Leur niveau de développement est impressionnant. A six jours, ils tiennent déjà parfaitement assis. Leur regard est incroyablement vif, avide de tout connaître. Ils ont des yeux bleus magnifiques, des yeux d'eau pure. Ils saisissent déjà toutes sortes d'objets. Les deux assistantes leur tendent des formes de couleur, des animaux en peluche qu'ils manipulent et se passent l'un l'autre. Je suis émerveillée par l’intelligence qu’ils dégagent.

Leur expression est sérieuse, presque grave. Ils sont parfaitement semblables, deux adorables poupons à la peau de lait, aux boucles blanches si légères et si douces qu'on dirait de la ouate. Leurs traits sont d'une perfection presque irréelle. Mais des différences trahissent leur étrange nature : une tête un peu trop grosse, des yeux un peu trop grands, des membres un peu trop minces. Je sais que leur apparence met mal à l'aise les membres de l'équipe, même si personne n'a osé me le dire, mais pour ma part je les trouve beaux. Ce sont deux splendides créatures, deux merveilles que j'ai fait naître. Il y a une semaine encore, ils n'étaient pour moi que des sujets d'expérience, images échographiques sur papier glacé. Mais à présent...

La porte de la salle d'observation s'ouvre brusquement, interrompant mes réflexions, et Arnaud entre dans la pièce. Il m'informe qu'il m'a envoyé les rapports préparatoires concernant les EEG et l'IRM. Nous échangeons une poignée de mots puis il repart. Mes lèvres se plissent de dégout. Il est seize heures; il doit lui tarder de rentrer chez lui s'avachir devant la télévision ou sortir je ne sais quelle potiche superficielle. Quel être méprisable... Il ne s'est jamais vraiment intéressé à ce que notre travail. Seule sa fiche de paye le motive. Pauvre jeune crétin arriviste. Il doit s'imaginer que je lui laisserai le labo quand je prendrai ma retraite. Mais il n'y a pas de retraite pour les vrais scientifiques. Et je préfèrerais mettre le feu au bâtiment que d'en laisser la clé à ce phallocrate boursouflé d'autosatisfaction !

Si seulement je pouvais me séparer de lui. Mais il n'aurait rien de plus pressé que de revendre nos secrets au plus offrant. Les gens comme lui ne savent pas ce qui est important. Ils ne croient en rien. Ils ne font rien d'autre que de consommer stupidement. Ils ne vont nulle part et ne s'en rendent même pas compte. J'ai bien essayé de lui ouvrir l'esprit et de le faire profiter de mon expérience mais en pure perte. Quel gâchis! Comme il le regrettera quand il sera plus mûr ! En fin de compte, je le plains plus que je ne le déteste.

Machinalement, je jette le sachet de thé et porte la tasse à mes lèvres. Le liquide est acre et je grimace. Il a trempé trop longtemps. Je bois à petites gorgées, appuyée contre la vitre. Adam s'est mis à quatre pattes et il rampe vers le coffre plein de jouets d'éveil. Les fils de ses électrodes traînent derrière lui. Il saisit un dinosaure en caoutchouc et l'agite doucement. Je suis fascinée par sa dextérité. L'expérience est indubitablement un succès. L'inhibiteur d'ocytocine que nous avons utilisé pour retarder la parturition ne semble pas avoir eu d'effets gênants. Et les facteurs de croissance expérimentaux ont rempli leur rôle. Quatre semaines de plus in utero. Quatre semaines de plus pour mâturer, pour atteindre un stade inconnu de développement. "Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours..."

Je dépose la tasse vide et prélève une pomme dans la corbeille. Je ne rentre pratiquement plus chez moi depuis la naissance. Mon appartement ne m'a jamais semblé si vide et si sinistre et la déprime coutumière, avec son cortège de doutes et de pensées morbides, ne me lâche plus quand j'y retourne. Aussi, je reste au labo. La masse de données que nous recueillons suffit aisément à m'occuper. De plus, j'ai exigé une surveillance constante des enfants et, même quand je ne prends pas mon tour, je ne suis jamais loin d'eux. Mes angoisses s'apaisent quand je les vois, quand je respire leur parfum de lait et de savon pour bébés. Ils sont si mignons... Que ne suis-je une femme comme les autres, à l'aise avec les enfants, apte à câliner et à pouponner !

Eve s'est tournée vers la vitre. Nos yeux s'accrochent, bien qu'elle ne puisse pas me voir. Elle sourit et c'est tout son visage qui s'illumine soudain. Adam l'a rejointe et il me sourit lui aussi. Je réalise avec étonnement que je désire leur contact. Me suis-je menti durant toutes ces années...?


Enfin barré ! Je saute dans ma bagnole et je fais vrombir le moteur, avant de démarrer en trombe. Ca c'est la vie ! Le parfum du cuir neuf. De zéro à cent kilomètres heure en quatre secondes huit. Cinq cent sept chevaux. Les mecs se retournent sur mon passage en bavant d'envie. Encore mieux que si je me baladais avec un canon au bras ! Le pied intégral ! C'est pas tout le monde qui peut s'offrir le dernier cabriolet M6 de chez BMW... Mais il va le pousser son bahut, ce connard !? Je force le passage et je me rabats devant lui. Il klaxonne et je lui montre mon majeur en m’éloignant. J'accélère sur le périphérique et je passe les vitesses d’une main experte. Cette petite bombe est bridée à deux cent cinquante. De quoi s'amuser un peu. Elle en a sous le capot, comme son maître ! Ouais, tout pareil que moi : démarrage au quart de tour, super reprise, et une putain de puissance dans le piston ! Par contre, elle consomme un max. Tiens, ça me fait penser que j'ai plus de bière. Faut que je passe chercher une paire de packs.

Enfin le weekend ! Bordel, j'en pouvais plus de ce labo ! Deux jours sans voir ces sales petits monstres. Et la vieille, toujours à les surveiller comme si quelqu'un allait lui piquer. Qui en voudrait de ces phénomènes de foire avec leur grosse tête et leur gueule d'enterrement ?! L'autre jour, je draguais la minette qui s'en occupe, une petite gonzesse avec une sacrée paire de nibards, quand le technicien médical est venu pour prendre un des chiards et lui faire une piqûre. Il était pas parti de cinq minutes que le deuxième se met à chialer. La minette le ramasse et le câline pour qu'il la ferme. Vlà-t-y pas que plus tard, en contrôlant les tracés, je vois que le mioche a chialé exactement au moment où l'autre se faisait piquer ! Pas normal moi je dis. Sales monstres !

Putain, des vacances, vlà ce qu'il me faudrait. Trois semaines à la plage avec rien d'autre à foutre que de picoler et de mater des ptits culs. En Espagne, tiens... Non, c'est pour les ploucs, pas assez cher. A l'île Maurice, ouais... lui faut ce qu'il y a de mieux à Arnaud ! Et pareil pour les filles. Ce soir, j'ai rendez-vous avec ma nouvelle copine : une brune torride avec des jambes interminables. Une vraie cochonne ! Je vais lui en mettre plein le cul !


La fête d'anniversaire a été une belle réussite. Et c'est avec une immense fierté que j'ai regardé les jumeaux souffler leurs bougies. Mes petits ont déjà trois ans ! Trois années passionnantes, pleines de bonheur. Ces enfants exceptionnels ont donné un nouveau sens à ma vie. Et je les chéris du mieux que je le peux. J'étais si contente qu'ils aiment leurs cadeaux. Adam s'est plongé immédiatement dans son encyclopédie en trente volumes, quand à Eve, ses yeux brillaient quand elle a déballé l'ordinateur et le microscope. Ils m'ont tous deux couverte de baisers et m'ont offert un de leurs si rares sourires.

Oui vraiment, ce fut une belle fête. Leurs amis étaient là, le fils du professeur et les deux filles de la directrice de l'institut. La maison a résonné de leurs jeux joyeux. Ils s'entendent bien mais le décalage s'accentue de jour en jour. J'ai eu beau retenir des enfants d'un milieu socio-éducatif élevé et plus âgés que les jumeaux, ce choix montre déjà ses limites. Il faut dire que le développement intellectuel d'Eve et Adam est prodigieux. Leur trouver des camarades de jeu de leur niveau est difficile. Mais leur socialisation est une de mes priorités. Il serait trop triste qu'ils grandissent isolés. Nous avons besoin de nos semblables pour nous épanouir. Nous sommes après tout une espèce grégaire ! Et il serait délicat de les emmener dans des lieux publics en raison de leur apparence physique. Le secret est leur meilleure protection contre l'incompréhension et la haine. Par honnêteté, je dois avouer que cela ne me déplait pas de les garder pour moi seule.

Je ne regrette pas non plus le choix de les accueillir chez moi. Ils avaient besoin d’une vraie chambre et d’un vrai foyer. Cela a bien sûr demandé certains ajustements : j'ai déménagé de mon petit appartement de célibataire, en plein centre de Paris, dans une maison avec jardin, à la campagne. Le transfert des locaux et de tout le matériel n'a pas été de tout repos et je me souviens des disputes avec Arnaud, qui refusait de s'éloigner de la capitale. Si seulement il avait pu démissionner ! Pour élever des enfants, le grand air, il n'y a que ça de vrai. Et il faut être d'un égoïsme incroyable pour ne pas le comprendre. Par moments, cet homme me fait douter de la race humaine !

Je soupire et Eve tourne vers moi ses splendides yeux d'eau, interrogateurs. Je la rassure d'un sourire. Comme chaque soir après le repas, nous partageons un moment de calme avant le coucher. Je bois mon thé, tous les jours à cette heure, et je les contemple dans leurs distractions. Une vie bien réglée, régie par des règles justes, est la clé d'une existence harmonieuse. Tant de familles vivent de nos jours dans le chaos le plus total que c'est à se demander ce que deviendra la société dans une ou deux générations. Pour l'heure, cette maison est un havre de paix et d'ordre et je profite de ces petits bonheurs simples que la maturité m'a appris à apprécier.

Les jumeaux sont en pleine lecture. Ils lisent toujours avec autant d'avidité que quand ils ont appris, il y a deux ans. Il nous arrivait auparavant de regarder la télévision, pour laquelle ils ont la plus grande curiosité, mais la grossièreté et la laideur du contenu les angoissaient trop et je me suis débarrassée de l'antenne. Ils regardent à présent les vidéos que je sélectionne pour eux. Ils sont si sensibles, pleins de douceur et d'empathie. Ils ne comprenaient pas pourquoi les gens prennent plaisir à des spectacles aussi violents que la boxe ou pourquoi ils font souffrir les animaux. Que leur dire ? Nous vivons une époque de déchéance morale et, bien que je sois persuadée que l'homme est fondamentalement bon, la dégradation de l'éducation et l'influence pernicieuse des médias exacerbent les plus bas instincts. J'ai essayé de le leur expliquer de mon mieux.

Ils sont restés silencieux, échangeant simplement des regards et d’infimes expressions du visage. Ils ont toujours "parlé" de cette façon tous les deux, par émotions pures. Je suis totalement franche avec eux. C'est essentiel pour que la confiance entre nous soit parfaite. Notamment, ils savent depuis le départ qu'ils ne sont pas des enfants ordinaires et comment je les ai fait naître. Mais ils posent très peu de questions sur leur propre nature. Ils ont lu le dossier expérimental, puis nous n'en avons plus jamais parlé.

Je reprends une gorgée de thé et la savoure en silence. Quelle tranquillité ! Je me sens parfaitement détendue, enfin sereine après toutes ces années de doute et de mélancolie. Le parfum des roses que j'ai cueillies plane dans le salon et, dehors, quelques oiseaux nous font cadeau d'un chant tardif. Je regarde mes enfants, absorbés dans leurs livres. Leurs jolies boucles blanches encadrent leurs petits visages pâles et leurs longs cils dissimulent presque leurs prunelles d'onde pure.

Voilà qu'Adam relève la tête et demande :
- Maman, il est écrit ici qu'un effet positif de la religion est de diminuer la prévalence de la dépression sur ceux qui la pratiquent. La religion serait-elle donc une bonne chose ?
Il pose souvent ce genre de questions. Sa voix est calme et posée comme à l'accoutumée, sa diction parfaite, mais je perçois tout de même son trouble. Sa soeur a interrompu sa lecture pour écouter. Je pèse soigneusement ma réponse :

- La religion permet de se sentir moins seul et atténue la crainte de la mort. Mais il ne faut pas oublier qu'elle provoque aussi la haine de ceux qui ne croient pas dans le même dieu, avec pour conséquence la guerre. Je pense qu'il s'agit globalement d'une mauvaise chose, mon fils.
Adam se tourne vers sa soeur et la consulte en silence d'un mouvement de menton. Eve penche légèrement la tête puis entrouvre les lèvres et fronce les sourcils. Ils me font face tous deux de nouveau. Adam commence :
- Maman, nos connaissances et nos réflexions personnelles nous ont conduits à penser que tu as raison et que la religion...
- ... est un mauvais guide spirituel, poursuit Eve. Elle impose un but à ceux qui sont incapables de s'en trouver un et des idées...
- ... à ceux qui n'en ont pas par eux-mêmes, continue Adam, et les deux voix flûtées s'entremêlent sans aucune coupure. Elle est un obstacle à la raison et à la connaissance. Nous estimons que la science seule donne des réponses aux questions que pose la vie.
- Mes enfants, comme je suis fière de vous !

Mes mots sont vibrants d'émotion et je leur ouvre les bras. Ils grimpent l'un et l'autre sur mes genoux et je serre contre moi les deux petits corps graciles. Adam a toujours l'air préoccupé mais c'est Eve qui s'ouvre à moi :
- Tu nous as appris à aimer l'humanité, maman, mais nous constatons chaque jour ses déficiences.
La fillette s'interrompt et me fixe intensément. Ses grands yeux bleus sont anxieux. Je lui caresse les cheveux pour la calmer et elle reprend d'une petite voix :
- La violence et l'égocentrisme intrinsèques à l'humanité sont considérables. Les humains se reproduisent au-delà de toute raison, consomment plus qu'ils ne réfléchissent et détruisent plus qu'ils ne créent... Nous n'aimons pas les humains.
Le constat est tombé comme un couperet et un silence tendu plane sur la pièce. Mon coeur se serre. Je suis triste qu'ils pensent ainsi mais, même si leur intellect est précoce, ils sont si jeunes encore... Adam me prend la main :
- Maman, es-tu fâchée ?
Sa voix tremble et, tout à coup, il fait vraiment son âge.
- Mais non, mon chéri. J'espère que vous changerez d'avis plus tard mais je comprends votre amertume.
Je l'embrasse sur le front puis sa soeur. Ils nouent leurs bras autour de moi et nous restons tendrement enlacés. Je les berce doucement :
- Les humains ne sont pas parfaits mais ils méritent qu'on les aime. Il faut simplement les aider à s'améliorer. Les recherches que je fais sur vous permettront de trouver des remèdes. Libérés de la souffrance et de la maladie, les humains pourront élever leur esprit.
- Nous ignorons tout du futur... dit Adam, pensivement.
- ... cependant, nous aimons la culture humaine, poursuit Eve. La littérature, les arts, les sciences,...
- ...la philosophie. Nous pensons que tout cela doit être protégé.
- Mais nous nous posons tant de questions !
La voix d'Eve est montée vers l'aigu et la frustration y est tangible. Comme souvent, je m'interroge : suis-je capable d'élever des êtres si exceptionnels ? Saurai-je les chérir suffisamment pour que leur personnalité s'épanouisse et que la folie les épargne ? Je respire profondément :
- C'est le privilège et la malédiction des grands esprits que de s'interroger sans cesse.
- Nous devons apprendre davantage pour trouver des réponses. Et si nous ne les trouvons pas, nous les inventerons !


Encore une heure et je me casse. Putain, chuis sur les nerfs; je vais finir par péter un câble ! Et j'ai encore des tonnes de données à traiter. Allez, une pause clope fera passer le temps. Je verrouille mon ordinateur et je parcours les couloirs. L'autre vieille conne refuse qu'on fume dans les locaux. Comme si une pauvre Marlboro pouvait leur filer le cancer à ses deux monstres ! Toujours à me donner des ordres... Je commence à désespérer qu'elle me laisse un jour le labo. Mais je ne vais sûrement pas laisser tomber après des années d'effort ! Va falloir que j'arrange un truc pour l'éloigner...

Je fais un détour pour éviter la pièce des chiards. Ils me foutent de plus en plus la nausée. C'est même pire que ça; je suis carrément malade quand je les vois. Je respire mal, j'ai des frissons dans le dos, les tripes qui se serrent, des sueurs froides... Putain, si je me connaissais pas, je dirais presque qu'ils me foutent les foies. Mais je ne suis pas le genre de mec à avoir peur de mioches ! Ca doit être le stress. Ouais, le stress... Du coup, j'évite au maximum de m'approcher d'eux. Comme disait mon vieux père : "Les chiards, faut laisser ça aux gonzesses. Chacun sa place".

Me vlà arrivé sur le parking. J'allume ma clope et je tire une longue bouffée en pensant à mon paternel. Ah, c'était pas le dernier pour la déconne. C’était un mec simple. Il adorait le pinard et savait pas pifrer les négros. Les raclées qu’on leur a mises... Putain, c'était le bon temps ! Maintenant, on n'a plus le droit de s'amuser. Y a des radars partout et les filles nous font chier avec leurs droits. On n’a qu'une vie, bordel de merde ! Faut s'éclater un maximum ! On s'en bat les couilles de manger bio, des défilés de PD dans les rues, du dérèglement climatique ! Chacun sa merde et rien à foutre de ce qui se passera quand je serai mort !!


Les recherches des jumeaux me passionnent de plus en plus et ont pris le pas sur les miennes. A cinq ans, ils m'ont d'ores et déjà rattrapée d'un point de vue scientifique et je passe mes journées à les aider ou simplement à les observer travailler. Aujourd'hui, je me suis installée dans un coin de leur atelier et je relis un protocole expérimental pour le corriger. Partout autour de moi règne une activité fébrile : des éprouvettes pleines de liquides colorés s'inclinent en rythme dans le mélangeur, des solutions bouillonnent sur des becs bunsen en répandant de curieuses effluves, des écrans d'ordinateur affichent des courbes en temps réel. Eve et Adam expérimentent sur des êtres vivants et leurs créations s'ébattent librement dans la pièce. Il y a Albert, le lapin à la fourrure d'un bleu intense, Gargantua, le grillon géant de soixante centimètres de long, dont le chant emplit nos oreilles, Isaac, un paresseux au métabolisme accéléré et enfin Nikita, la hérissonne miraculée d'un accident de la route.

Il y a presque deux ans maintenant que les jumeaux ont découvert qu'ils n'avaient pas besoin de matériel pour modeler la génétique et cette aptitude n'a cessé de croître. La chair leur obéit lorsqu'ils lui commandent, l'ADN même est un jouet pour eux. Souvent, je les regarde opérer leur pouvoir, en silence, et j’éprouve une révérence quasi mystique. Je repense au moment où ils sont venus me trouver pour me le dire. Je n'ai pas été surprise qu'ils possèdent des capacités supra-humaines. Ne les ai-je pas créés dans cet espoir, pour amener l'être humain au prochain stade de son évolution ? Le voici sous mes yeux.

Ils ont fait leurs premières armes sur leurs propres corps, changeant la couleur de leurs cheveux, accélérant la pousse de leurs ongles. Puis, je leur ai proposé d'oeuvrer sur moi et ils ont guéri mon arthrose. J'étais éblouie, en admiration devant leur puissance, et ils étaient ravis de me faire plaisir. Je les encourageai à mettre leur don au service de la recherche médicale et de nouvelles découvertes vinrent bientôt s'ajouter à celles que j'avais faites sur eux. La maladie de Parkinson, la sclérose en plaques...; rien ne leur résistait et mon approbation les comblait d'aise. Le laboratoire ne cessait de déposer de nouveaux brevets.

Dans le même temps, j'étais intriguée par le comportement d'Arnaud. J'avais le net sentiment qu'il évitait les enfants et cela ne lui ressemblait pas. Il prenait de plus en plus de journées à l'improviste, prétextant des obligations personnelles. Se serait-il agi d'un homme normal, ayant femme et enfants, je ne me serais pas posé de questions. Mais cela ne collait guère avec le mode de vie égocentrique de ce répugnant individu. Je fis remarquer ces bizarreries à Adam et il m'apprit qu'Eve et lui se livraient à des expériences sur Arnaud. Ils m'expliquèrent cela avec leur sincérité et leur spontanéité touchantes :

- Nous l'avons par exemple amené à nous craindre. Les émotions et les pensées ne sont après tout...
- ...que des bouffées de neurotransmetteurs émis dans le cerveau. Nous aurions pu de la même façon l'amener à nous aimer mais...
- ...cela ne nous intéresse pas.
J'avoue que j'éprouvai à cet instant un léger frisson et je m'en sentis particulièrement honteuse. Comment aurais-je pu douter des intentions de mes amours !? Eve ajouta :
- Cet homme est le sujet idéal pour nos recherches : méchant et stupide. Nous lui avons aussi prélevé du sang et des tissus. Nous cherchons à isoler les marqueurs biochimiques de l’égoïsme...

J'émerge de mes pensées et je termine la lecture du protocole. Il est parfait, comme toujours. Il porte sur l'influence de divers pesticides sur les hyménoptères. J'appelle les jumeaux et ils s'avancent aussitôt vers moi, petites silhouettes sérieuses dans leurs blouses blanches.

- Je vois que vous allez travailler sur les abeilles, mes enfants.
- Oui, leur raréfaction doit être enrayée.
Eve a passé un bras autour de ma taille et elle pose sa tête sur mon épaule :
- Notre technique pour altérer le génome des êtres vivants est à présent bien au point comme le montre entre autres...
- ...notre succès contre la chytridiomycose, qui menaçait d'extinction tant d'amphibiens ! conclut Adam, les yeux brillants de joie.
Je les félicite chaleureusement. Mes prodiges, mes merveilles, je suis si fière de vous !


Je raccroche rageusement le téléphone et je me recolle au pieu sous une pile de couvertures. Putain, j'en tiens une sévère ! Il en faut pourtant pour l'étendre, le Arnaud. C'est un costaud, un vrai. Mais là, je grelotte de froid, j'ai le cerveau en sauce blanche et je suis plus faiblard qu'une gonzesse. Une fièvre de cheval. Ca m'a pris d'un seul coup. Et l'autre vieille grognasse qui a cru que je séchais le boulot pour aller au bistrot ou je ne sais quoi ! J'aimerais bien, tiens !!

Bordel de merde, ce que j'ai mal au crâne ! Je dois couver un truc gratiné. Ca fait trois fois en quinze jours. La fièvre apparaît tout d’un coup et chuis rétamé. Et pour la soigner, peau de zob ! Et puis, tac ! plus rien. Va peut-être falloir que je voie un toubib... Putain, ce que j’ai chaud maintenant ! Chuis en nage. Et je suis le seul du labo à avoir chopé cette saloperie. Mon instinct me souffle que les deux petits monstres y sont pour quelque chose... C’est pas naturel qu’un pauvre virus mette à terre un dur à cuire comme moi. J’ai du flair pour ces trucs-là, moi ; je me plante jamais. Ils vont morfler quand je vais rentrer, moi je te le dis !


Ce matin, j'ai décidé de leur parler. Cela fait longtemps -presque depuis le début- que ces doutes pèsent sur ma conscience mais je ne savais comment aborder le sujet et je reportais sans cesse le moment. A présent, je sens qu'il faut que je le fasse. Je profite que nous sommes attablés pour le déjeuner. La journée s'annonce radieuse et la véranda est tiède et ensoleillée. Le parfum sucré de la brioche et celui plus léger du savon des jumeaux flottent dans l'air. Je me lance :

- Mes enfants, j'ai une question à vous poser : êtes-vous heureux ?
Adam et Eve ont relevé la tête de leurs bols de chocolat et me fixent de leurs beaux yeux d'eau. Une boule froide et dure s'est formée dans mon ventre et je les observe avec intensité, attendant le verdict. Un léger sourire plane une seconde sur leur visage puis :
- Bien sûr, maman.
Eve me prend la main avec douceur et je me sens si soulagée que j'en pleurerais presque. Adam continue :
- Tu nous as toujours donné tout ton amour et les soins les plus attentifs. Tu nous as éduqués et tu as permis que nos dons s'épanouissent. Tu as veillé sur nous, tu nous as donné...
- ...des règles et des valeurs, poursuit Eve, tu es là pour répondre à nos questions et à nos craintes. Nous nous sommes toujours sentis en sécurité, aimés et comblés.

Les jumeaux me regardent avec une immense sollicitude :
- Est-ce donc cela qui t'inquiétait tout ce temps ?
- Mes chéris, quand vous êtes nés, je ne pensais qu'à moi et je m'en suis tant voulue par la suite... Je vous ai créés comme on fabrique des objets puis, je vous ai utilisés...
Les deux petites bouches s'arrondissent en un "oh" silencieux. Je reprends, tremblante :
- Je vous ai utilisés comme des cobayes ! Me pardonnerez-vous un jour ?
- Il n'y a rien à pardonner, dit Eve avec chaleur. Tu oeuvrais pour la science et nous comprenons cela. T'en vouloir de nous avoir donné la vie...
- ... serait à la fois illogique et cruel.
Je souris faiblement; un poids terrible s'est envolé de mes épaules :
- Je suis rassurée alors. Je vous vois si souvent anxieux et préoccupés que j'en venais à craindre que vous n'appréciiez pas votre vie et je me sentais d'autant plus coupable.
- Au contraire ! s'exclame Adam. Il y a tant de merveilles à voir, de choses à découvrir, de livres à lire !
Il a pour une fois perdu son ton posé et ses joues se colorent même. Sa soeur ajoute :
- Mais tu as raison, nous sommes soucieux. Nous nous alarmons du déclin rapide des êtres vivants et du saccage ignoble de la nature. Chaque jour...
- ...des espèces disparaissent et le climat se dégrade d'avantage, enchaine Adam.
Les jumeaux sont redevenus mortellement sérieux. Leurs yeux sont des miroirs dans lesquels je me reflète. Je retiens mon souffle tandis qu'ils parlent à tour de rôle :
- Nous avons tenté d'agir mais nous réalisons la futilité de nos efforts. Nous blâmons les humains...
- ...pour ce gâchis. Seule la beauté de leur culture rattrape la vilenie de leur comportement. Pour cela, nous les aimons quand même un peu.

Ils se sont interrompus et j'attends la suite avec une angoisse indéfinissable. Je sens confusément que ce moment est capital et qu'une fois les mots prononcés, rien ne sera plus jamais pareil. Les enfants se consultent du regard. Eve pince les lèvres et soupire, Adam hoche la tête, gravement :

- L'égoïsme des humains est la cause de tout. Il n'est pas le fait de chacun mais les idiots égotistes se reproduisent plus vite que les intellectuels écologistes et ont d'avantage de pouvoir. La destruction...
- ... des écosystèmes a déjà dépassé le point de non-retour. Il faut sauver ce qui reste. Désormais, seule une action radicale et urgente pourrait avoir un réel effet.
Ils se sont levés et se sont approchés de moi. Chacun d'eux tient une de mes mains dans les siennes. Je les observe alternativement, ne sachant que dire. Je suis dépassée et effrayée par les implications de leur discours. Se peut-il qu'ils aient raison ?
- Maman, nous t’aimons.
Ils parlent ensemble à présent et leurs voix fusionnent à la perfection :
- Nous aimeras-tu toujours, quoique nous fassions ?


Eve et Adam se tenaient par la main en regardant le flot incessant de la foule dense et des voitures sur la grande avenue. Les boucles blanches du garçonnet lui balayaient le visage tandis que la robe de sa soeur dansait dans le vent, légère. On eût dit deux petits fantômes pâles. Les larmes coulaient sur leurs visages. Eve se tourna vers son frère. "Ce que nous faisons est terrible." dit-elle avec son visage et son coeur. "Je sais," répondit Adam de la même façon "mais cela est nécessaire. C'est l'unique solution pour préserver la planète, tu le sais bien. J'en souffre autant que toi, ma soeur." Il la prit doucement dans ses bras et ils se tinrent enlacés. "Tout sera fini dans quelques semaines." souffla la petite fille "Et ceux qui resteront savent respecter la vie". Souriant à travers leurs larmes, ils lâchèrent les deux fioles qui se brisèrent sur l’asphalte, libérant le virus artificiel hautement contagieux. Alors, les humains autour d'eux, insensiblement, commencèrent à mourir.

Est', et d'un !

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