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 Répondre à : WA, exercice n°102, participation 
De : Narwa Roquen  Ecrire à <a class=sign href=\'../faeriens/?ID=25\'>Narwa Roquen</a>
Date : Lundi 13 fevrier 2012 à 23:59:33
LA LETTRE SUR LE LAVOIR



Je m’avance intrépide en roulant des épaules, l’oeil lançant des éclairs et la queue en étendard. Sous chacun de mes pas s’enfonce la plume moelleuse de la couette perfide qui ne rêve que de m’engloutir... Mais je triompherai ! Douce la couette vaincue qui se creuse en un nid douillet. Mais dangereuse la traversée de l’immensité profonde, où à chaque instant je dois redouter la Main... et pire encore, le Bisou !
Mon humaine se montre particulièrement rétive à assimiler ses devoirs basiques ; certes elle m’offre une assiette plate de fine porcelaine, regorgeante à toute heure, une eau limpide dans une coupelle basse et une chatière qui garantit ma liberté. Mais je ne saurais être comparé à une théière qu’on soulève à l’envi, ni à un de ces nourrissons stupides qu’on dévore sans modération de baisers bruyants et baveux – et qui en redemandent ! Les Câlins et les Bisous, je les accepte Si Je Veux Quand Je Veux. Ah mais, nom d’une double moustache ! Cette nuit je vais avoir six mois, et j’ai déjà tué mes trois douzaines de mulots. J’ai donc gagné le droit de rendre visite au Chat-Mane pour apprendre mon véritable nom. Cette nuit je saurai de quelle gloire fut auréolé mon passé prestigieux, et vers quel destin sublime me porteront mes pattes agiles.


Je ne tremble pas mais le froid de la nuit hérisse un peu mon poil. J’ai repéré l’endroit depuis des lunes, enviant mes camarades plus âgés qui y avaient été conviés. Cette fois, rien ne pourra m’empêcher d’y pénétrer à mon tour. Sauf si je décide d’y aller demain... ou après-demain... Qui saurait contraindre un Chat Libre ? Je m’ébroue. La parole du vieux Mathou (qui aurait pu être mon père, mais ma mère est restée sourde à mes questions), la parole du vieux sage me revient :
« Accepte la leçon d’aujourd’hui, car elle te sera reproposée demain, et elle te paraîtra encore plus difficile... »
Je gonfle mon poil, je relève la queue et j’entre. Au bout d’un long tunnel creusé dans la terre en pente douce s’ouvre une caverne presque aussi grande qu’une maison d’humain. L’éclairage n’éblouit pas comme ces lampes stupides accrochées au plafond ; des pierres rondes, disposées en cercle, répandent une douce lumière tamisée, amicale et réconfortante. Il flotte une odeur singulière, un peu grisante, qui distrait mon attention jusqu’à ce qu’une voix placide et pourtant chaleureuse ne me fige sur place – de surprise, bien entendu.
« Bienvenue, petit ; je t’attendais. »
Son énormité n’est pas due qu’à la longueur de son poil, entièrement blanc. Ses prunelles bleues semblent habitées par un Esprit Supérieur. D’emblée je sais qu’aucun mensonge ne pourra franchir ma gueule. Je respectais Mathou, mais le Chat-Mane impose la Vénération. Je baisse les yeux. Il entre majestueusement dans le cercle et me désigne une soucoupe emplie d’un liquide vert.
« Bois. Je te révèlerai ton passé et ton avenir. Je te nommerai par ton véritable nom. Je te ferai connaître tes forces et tes faiblesses, afin que tu accomplisses ton digne destin de Chat Libre. Bois. La Vérité te tend les bras. »
J’ai flairé. La même odeur, étrange, inconnue, attirante.
J’ai bu.




Je m’appelle Eknéphias. Miaouh ! Ca sonne fort ! J’ai dû m’y reprendre à deux fois pour le prononcer. Eknéphias ! Et en même temps je me suis senti envahi d’une force sans limite, d’une toute-puissance euphorique... Eknéphias ! Ma première vie remonte à la nuit des temps, ou presque. Mon âme s’est incarnée pour la première fois dans un Dragon doré, un monstre légendaire et terrifiant, Maître du Ciel, Maître du Monde... Je m’en doutais ! Quand je sautais de l’armoire au lit, éprouvant mon audace habile de Chat Libre, je ressentais au fond de moi comme une sensation de déjà vu, de déjà connu, comme si pendant des siècles j’avais plané majestueusement au dessus du monde misérable des humains, déployant mes ailes immenses dans l’azur éthéré, invincible et redouté, par-dessus tout unique, et encore par-dessus tout Libre...



J’ai creusé mon nid dans la couette vaincue et je me souviens des paroles du Chat-Mane. De toutes ces images qu’il a suscitées dans mon esprit. Je plante mes griffes avides dans l’épaisseur du tissu sans défense. Qui oserait me le reprocher ? Je me nomme Eknéphias, le Dragon doré, et nul n’égala jamais ma puissance ! Seul le frémissement de mes moustaches trahit l’émotion joyeuse que provoque en moi le souvenir des aventures magnifiques qui illuminent mon passé...




Elle s’appelait Lyssandra. Chaque jour elle allait au lavoir, avec ses paniers de linge sale, qu’elle frottait et refrottait dans l’eau froide. Elle rangeait son mouchoir dans sa poche, mais n’y tenait jamais sa langue. Il faut dire que son franc parler faisait partie de ses attributions, au même titre que l’âne, les panières et le savon noir. Personne dans toute la Cramoisie ne se serait avisé de trouver à redire sur la parole d’une lavandière, pour insolente ou triviale qu’elle semblât. Personne n’aurait aimé passer des heures les mains dans l’eau froide. On leur laissait ce privilège en contrepartie. Ainsi pas un bourgeois – ni le roi lui-même – ne discutait ses tarifs, mais elle lavait souvent gratis pour les plus démunis. Bonne fille, elle trouvait toujours dans ses poches une pomme ou une guimauve pour les enfants des rues, ces orphelins de la dernière guerre que le Temple n’abritait que pour la nuit. Son préféré, Tiga, n’avait même pas connu ses parents. On l’avait surnommé ainsi parce que son allure chétive en faisait le plus petit des vagabonds. Lyssandra veillait à ce qu’il s’habille toujours de propre, et n’hésitait pas à quémander pour lui les vieux habits des riches, qu’elle retaillait ensuite à ses mesures. Le gamin passait des heures avec elle près du lavoir, et ce temps-là était toujours réjoui par des dizaines de chants d’oiseaux. Etrange enfant, en vérité, peut-être le fils d’un sorcier étranger, ainsi papotaient les commères sur son passage. Il portait toujours deux ou trois oiseaux perchés sur ses épaules, et tous les autres fondaient à ses pieds à son appel ; lui qui mendiait pour vivre, il les nourrissait de miettes qu’ils picoraient entre ses lèvres, et l’hiver il lui arrivait souvent de garder les sans-abri blottis sous sa chemise. A Lyssandra seule il avait confié qu’il leur parlait, et qu’il comprenait leur réponse. Ils chantaient à sa demande, et ce spectacle charmant permettait à Tiga de récolter chaque jour les quelques piécettes nécessaires pour subsister jusqu’au lendemain.



Comme tous les villageois, ils étaient montés au château pour suivre les funérailles du roi Rubéus. Puis ils étaient revenus la semaine suivante pour crier « Vive le roi ! » à l’avènement de son fils Eryth. Avec les nombreux sujets qui s’étaient massés sur la place devant le palais, ils en repartirent déçus et frustrés, grommelant leur mécontentement sur tout le trajet du retour : quoi, pas de distribution de pièces d’or, pas le moindre banquet, pas même un verre de limonade pour tous ceux qui avaient marché des heures sous le soleil brûlant ? A quoi bon couronner un nouveau roi si on ne pouvait pas festoyer ?
L’insatisfaction ne tarda pas à se transformer en incompréhension puis en colère, quand les soldats du roi vinrent réclamer un nouvel impôt, puis un deuxième, puis un autre encore. Et tandis que le palais résonnait de fêtes somptueuses et que Lyssandra lavait et relavait draps, nappes, serviettes, chemins de table et autres taies d’oreiller, les paysans indigents étaient chassés de leurs fermes. Mais où pouvaient-ils aller ? La Cramoisie, ils ne connaissaient que ça, ils n’avaient jamais vu personne la quitter... Ils se construisirent de misérables huttes dans les bois, sans autre ressource que le braconnage et la cueillette de baies sauvages. Et quand l’hiver viendrait ? Comment survivraient les petits enfants, les vieillards et les femmes enceintes ?





Lyssandra connaissait leur refuge. Elle parcourait souvent la route avec son âne, portant dans ses panières les provisions données par les parents et les amis, y ajoutant de sa poche tout ce qui lui semblait nécessaire. Or voilà qu’un jour elle croisa une patrouille de fantassins qui rentrait au château, menée par le cruel capitaine Jarros sur son cheval gris.
« Où vas-tu donc, ma belle, avec cet âne si chargé ? Tu ramènes leur linge aux Sylphides et aux Elfes ? Ou bien tu trahis ton roi en nourrissant les renégats ?
- Laisse-moi passer, Jarros. Je vaque à mes affaires.
- Montre-moi tes paniers, sinon... »
Il sauta à terre et dégaina son épée en la couvrant d’un regard de rapace.
Lyssandra asséna une claque rapide sur la croupe de l’âne qui partit au galop. Elle tira de sa bottine un poignard effilé et se planta devant le militaire.
« Eh bien, Capitaine, tu veux te battre avec une femme ? Nul doute que ta gloire n’en soit magnifiée ! Et vous autres, qui vous croyez des hommes, quel coeur de mufle et de lâche bat dans votre poitrine, pour le laisser faire ? »
Les soldats regardèrent leurs bottes, puis les nuages joyeux qui couraient dans le ciel limpide, tout en gardant au coin de l’oeil leur capitaine furibond. Celui-ci se remit en selle.
« La justice du Roi fera son oeuvre, lavandière. Va rejoindre les traîtres avant qu’elle ne te retrouve !
- Tu crois m’effrayer ! Je te méprise ! Et vous autres, vous ne valez guère mieux ! Bande de vils goujats, putois puants, cafards boiteux, rats de cave inondée, pleutres baveux, porcs répugnants, avortons de limaces, mouches à fumier... »
Les hommes avaient disparu de sa vue qu’elle vitupérait encore.



Deux jours se passèrent. Lyssandra battait son linge au lavoir quand le bruit d’une troupe à cheval lui fit lever la tête. Le roi en personne la conduisait, avec sa couronne d’or rutilante de saphirs et de rubis émergeant à peine d’une tignasse noire dont les mèches grasses avaient été longtemps malmenées par le fer à friser.
« Holà, lavandière ! A genoux devant ton souverain !
- Je passe mes journées à genoux pour laver le linge, Sire. Je mérite bien une petite pause en restant debout. D’autant que je respecte davantage le plus sale des torchons qu’un roi qui condamne son peuple à la misère et à l’exil !
- Gardes, mettez-la au cachot !
- Et mon droit de lavandière ? Ah sûr que le roi Rubéus doit se retourner dans sa tombe ! Vous déshonorez le royaume ! De tout temps les lavandières ont parlé comme elles voulaient ! »
Le roi éclata d’un rire mauvais.
« Lavandière ? Ca n’existe plus ! Désormais ce lavoir m’appartient, et quiconque voudra l’utiliser devra payer son écot ! »
De sa grande épée il jeta quatre coups profonds dans le bois de la poutre au fronton du petit édifice.
« Ce lavoir porte le E d’Eryth. Maudit celui qui enfreint la loi royale ! Gardes, enfermez-la ! »
Lyssandra se battit comme un beau diable, poignardant, frappant, griffant et mordant, mais trois solides gaillards rudes à la douleur vinrent finalement à bout de sa résistance et la jetèrent enchaînée sur la paille de la prison.



Le roi ignorait à quel point les villageois de Vermeil aimaient leur lavandière. L’eût-il su qu’il l’aurait sûrement fait exécuter sur le champ. Mais indifférent au peuple et avide de plaisirs, il oublia bien vite l’incident pour retourner à ses banquets, à ses ménestrels et à ses courtisanes.
Or il ne se passait pas de jour que Lyssandra ne reçût, à travers l’étroit soupirail de sa cellule humide, la visite d’un ami qui portait du pain, des fruits ou des nouvelles. Tiga venait tous les jours, et le chant de ses compagnons ailés donnait à la jeune femme le courage de rester digne et l’espoir de temps meilleurs.


En ce temps-là Eknéphias vivait au dessus de l’archipel des Iles du Levant, vagues rochers inhabités du Bout du Monde. Enfin, ainsi me l’a assuré le Chat-Mane ; mes propres souvenirs ont dû s’émousser avec les siècles, mais ce nom m’évoque malgré tout une intense couleur bleue et le fumet délicat de la chair de poisson sauvage... Donc je planais en maître absolu sur mon royaume liquide, quand un goéland aux ailes fatiguées me lança dans un cri rauque :
« Maître Eknéphias ! Souverain des Cieux Infinis et des Mers Profondes ! Le peuple des Oiseaux implore ton secours ! »
La pauvre bête épuisée se laissa tomber, pantelante, sur un rocher à fleur d’eau, tandis que je me posais dans toute ma grâce majestueuse sur la plage voisine, mon oeil bleu d’azur jetant des éclairs sauvages et ma queue aux écailles dorées fouettant le sable blanc dans une colère contenue.
« Que viens-tu m’importuner, chose volante ? J’espère que ton outrecuidance ne me confond pas avec un Oiseau, Moi, Le Dragon, l’Unique, le Tout-Puissant ! »
Avez-vous déjà vu un goéland pleurer ? Ce spectacle rare éveilla ma curiosité, j’en conviens. Le volatile peinait à reprendre son souffle.
« Le message a été relayé depuis trois mille lieues... jusqu’à moi, dernier messager d’une cause désespérée... Une injustice terrible se déroule en ce moment à l’autre bout de la terre. Le Maître des Oiseaux court un grave danger... Notre Maître, encore un enfant... Un roi cruel a emprisonné celle qui l’aidait et le protégeait...
- Un enfant ? Un enfant... d’humain ? Je n’aime pas les humains. Ils font des gestes ridicules, ils ne savent pas chanter, ils ne savent même pas voler...
- Mais certains... certains nous portent secours... Et le Maître des Oiseaux prend soin de nous...
- Tant mieux pour vous ! Quant à moi, je vis seul et rien ne me menace !
- Mais... la preuve de la force ne se manifeste-t-elle pas par la défense du droit du faible ? O Tout-Puissant ! On dit que ce roi injuste possède une couronne d’or sertie de saphirs plus bleus que la mer et de rubis plus rouges que le sang des moutons... Quand le roi en ceint sa tête, la foule des humains l’acclame... Et parmi eux les musiciens chanteraient tes louanges avec des mélodies que même les rossignols ne peuvent égaler...
- Une couronne... Un royaume... Je n’ai encore jamais possédé de royaume. Des musiciens, dis-tu ? Cela semble amusant. En vérité sur ces Iles les distractions manquent un peu. Allons, montre-moi le chemin, je te suis. »
L’oiseau me jeta un regard éperdu de reconnaissance avant de pousser un long soupir d’épuisement. Mais ce jour-là la compassion avait touché mon coeur.
« Très bien, grimpe sur mon dos, et indique-moi la route. »



J’abordai la Cramoisie par l’ouest, guidé par un moineau si petit qu’il aurait pu se cacher derrière une de mes griffes. Je ne sais plus combien de relayeurs je transportai ainsi depuis le Bout du Monde, mais le voyage me divertit et mes compagnons se montrèrent aussi respectueux qu’emplis de gratitude. Leurs remerciements répétés engendraient en moi un sentiment inconnu qui me mettait de belle humeur. Ainsi donc, rendre service pouvait se révéler agréable... Décidément le Monde recelait de belles surprises, de quoi me garder de l’ennui pendant quelques siècles encore.
Le moineau me fit poser un peu à l’écart d’un village, et se lança alors dans une série de trilles étranges dans des aigus fort désagréables. Je fronçai les sourcils, tout près de montrer mon courroux, quand une petite miniature d’humain arriva en courant à ma rencontre. Baste ! Je n’avais jamais vu un homme aussi petit, aussi frêle, aussi malingre. D’un battement de queue j’aurais pu soulever assez de vent pour le faire s’envoler ! Mais il s’inclina très civilement devant moi, et ses yeux humides de petite chose perdue trahissaient une émotion que son discours s’efforçait de ne pas laisser paraître. Sa dignité força mon respect.
« Grand Maître des Cieux et des Mers, Dragon Unique et Tout-Puissant, tu seras loué à travers les siècles pour ta générosité ! Tu as consenti, dans ta grande bonté, à répondre à l’appel de mes amis, et je... Tu dis quoi ? Implore ? Ca veut dire quoi ? »
Je compris aussitôt que ces belles paroles lui étaient soufflées mot à mot par la pie qui se tenait sur son épaule. Le gamin, confus, vira au vermillon, tandis que j’éclatais d’un rire sincère. Ah, quelle bonne idée que ce voyage ! Quel dépaysement ! Quelle distraction !
« Allons, jeune homme, trêve de flatteries. Si tu m’expliquais simplement l’objet de ta requête ? »
L’enfant soupira de soulagement et me raconta tout. Les funérailles, le nouveau roi, Lyssandra, le Temple, les oiseaux, les exilés, la misère, la prison. Et le lavoir. Avec la lettre sur le fronton. Je jubilai. On aurait dit qu’un Auteur Divin avait écrit cette histoire pour moi. Et je pressentais, sans aucune arrogance, que j’en connaissais déjà la fin...



D’un coup de queue j’éventrai le mur de la prison, et Lyssandra sortit des décombres, les cheveux défaits, clignant des yeux et toussant dans la poussière. Tiga lui sauta au cou et je sentis passer entre eux un sentiment dont j’ignorais tout mais qui me sembla digne d’intérêt. Cette femelle humaine me plut tout de suite. Je fus charmé par son port de reine, son corps fin et musclé, ses yeux d’un vert profond comme la mer les jours d’orage... et son langage, toutes proportions gardées, valait bien mon cri de chasse.
« Nom d’un cul d’éléphant ! Que voilà un joli monstre ! Vous resplendissez, Monseigneur le ... le...
- Dragon », lui souffla Tiga. « C’est Le Dragon Unique...
- Dragon... », répéta-t-elle étonnée et malicieuse. « Par ma foi, votre dorure m’éblouit, votre force me subjugue, et vos yeux... »
Elle s’approcha de moi sans manière, et déposa un baiser humide sur mes naseaux frémissants, en me murmurant :
« Je te remercie de m’avoir délivrée, monstre tout-puissant. Tu as gagné toute mon amitié, et je... »
Mais alors un grondement impérieux secoua mes entrailles, et faisant fi de toute civilité je hurlai :
« Faim ! Je veux manger ! Tout de suite ! FAIM !
- D’accord ! Tu es affamé, pas de problème ! Nous allons arranger ça ! »
Elle m’enfourcha comme un vulgaire baudet et prit Tiga devant elle.
« Droit devant, le parc du château. Cerfs, daims, chevreuils... Ton Altesse choisira à son gré. »
Mon urgence viscérale m’amena à considérer ses façons cavalières comme un moindre mal. Quelques instants plus tard, j’assommais d’un coup de patte une biche dodue et me repaissais de la chair tiède et tendre avec des grognements satisfaits.
Mais tous les humains ne l’entendaient pas de la même oreille. Des hurlements disgracieux vinrent troubler la fin de mon festin. Une dizaine de soldats en armes chargèrent dans ma direction, et j’affûtais mes griffes avec un sourire moqueur quand Lyssandra sauta sur mon dos.
« Allons-nous-en, mon prince. Le peuple aime les héros mais pas les assassins. Ta magnanimité te vaudra un surcroît de gloire. »
L’argument se tenait. Je décollai au nez et à barbe de mes assaillants, non sans me demander comment cette femme pouvait réussir en si peu de temps à m’imposer ses quatre volontés.
« Montre-moi le lavoir. Ce lieu semble tout indiqué pour le dénouement de cette affaire. »
La rumeur de mon arrivée s’était répandue comme une traînée de poudre, et une foule nombreuse, excitée, admirative et un brin effrayée se pressait sur la place. Le sourire de Lyssandra les rassurait, et ils s’extasiaient sur le courage du petit garçon qui, entre mes pattes, distribuait à la ronde des petits signes amicaux.
« Tu comprends, il ne faut pas qu’ils te prennent pour un vilain monstre. Tu nous as sauvés !
- J’avais saisi. Je ne me limite pas à une masse de muscles.
- Vérité vraie ! », ajouta Lyssandra. « Tu possèdes aussi des écailles somptueuses, une envergure sans pareille... euh... la souplesse du serpent et la rapidité de l’aigle... euh... Ah, j’oubliais ! Une intelligence, euh... »
Comme je me gonflais d’indignation, elle éclata de rire.
« Oh, quel parfait simulacre de colère ! Comme toutes les créatures supérieures, tu ne manques pas d’humour ! Mais tu sais, le plus important bat dans ta poitrine : ton coeur vaillant et tendre qui te rend exceptionnel. »
Je virai au cuivré, une fois de plus pris au dépourvu par cette diablesse.





Nous n’attendîmes pas très longtemps. Le roi s’avançait, en grande pompe, précédé par ses hérauts en tenue d’apparat, soufflant dans des trompettes en or massif qui me semblèrent très décoratives. Autour de lui piaffaient les chevaux de sa garde, caparaçonnés de couleurs vives, et dont les croupes rebondies réveillèrent en moi un petit reste d’appétit inassouvi. Les cavaliers étaient armés de lances et d’épées, et derrière eux venaient les archers à pied, qui ostensiblement prirent position tout autour de la place, leurs flèches encochées pointées sur moi. Les braves gens de Vermeil se trouvèrent ainsi encerclés, et interposés entre une troupe armée et un Dragon magnifique. Je pouvais lire l’inquiétude dans leurs yeux. Ils n’étaient pas venus là pour se faire abattre comme des moutons ! Lyssandra continuait à sourire, mais je me demandais si cela suffirait à maintenir le calme dans la foule. Je m’étonnai moi-même de ma sollicitude envers ces pauvres humains. Personnellement, je ne risquais rien, alors... Je dressai fièrement ma crête dorée et ma crinière acérée et j’entrepris de retailler une griffe qui s’était malencontreusement émoussée. Dans ce silence que les humains tendaient entre eux comme une corde d’arc, on n’entendait que le grignotement monotone de mes dents. Enfin le roi perdit patience.
« Bête immonde ! Tu as libéré une dangereuse criminelle, dégradé un édifice public, et mis à mort un animal protégé par la loi royale. Pour ces méfaits impardonnables je te condamne à mort. Archers...
- Rouaaaouhhh ! »
Le rire d’un Dragon, quoique relativement rare, ne s’oublie jamais ; surtout quand il est accompagné d’une salve de flammes vertes embrasant le ciel. J’aurais pu les faire rouges, mais je trouvai ça trop banal.
« Ta majesté manque cruellement d’hospitalité ! Quoi ! Je me déplace en personne depuis le Bout du Monde parce qu’on me rebat les écailles de la merveilleuse Cramoisie, et je me heurte à des rues trop étroites, des auberges trop petites et un minuscule en-cas d’une fadeur détestable... et voilà que tu viens devant moi pour me chercher noise ? Quel dommage... Moi qui avais décidé de m’installer par ici... J’ai rencontré une jeune femme charmante avec qui je pense m’associer... Braves gens, Lyssandra est débordée par trop de travail. Je vous permets d’acclamer comme il se doit votre nouveau lavandier. Avec moi, le linge sèchera même en hiver ! »
La foule en délire hurla de rire et de joie. Des applaudissements tonitruants fusèrent de toutes parts, devant lesquels je m’inclinai dignement.
« Ah ah ! » rugit le roi qui n’appréciait pas du tout la plaisanterie, « mais ce lavoir m’appartient ! Il porte mon initiale, E comme Eryth !
- Rouaaaouhhh ! », ricanai-je dans un flot de flammes bleues. « Quel malheureux malentendu ! Je me nomme Eknéphias, le Dragon Unique, et donc ce lavoir, comme il se doit... »
Je prélevai délicatement par le col le souverain, qui gesticulait comme un petit lapin au bout de ma griffe. Je le trempai dans l’eau du lavoir, puis je le secouai pour l’essorer, tandis que tombaient à ses pieds, en un cliquetis de grêle royale, couronne, bagues et bracelets. « Et donc ce lavoir... », répétai-je, « appartient à...
- A toi... », souffla enfin le roi qui, sans doute insuffisamment lavé, avait pris un teint jaune vert tout à fait répugnant.
Je le laissai choir sur le sol comme un petit tas de pas grand chose ; la foule se mit à hurler :
« Vive Eknéphias ! Vive le Dragon ! A bas Eryth ! Eknéphias roi ! Eryth à mort ! »
Les soldats hésitèrent un instant puis, sûrement impressionnés par ma force et ma splendeur, baissèrent les armes et se joignirent à la foule en liesse.
« Formidable ! », murmura Lyssandra à mon oreille. « Te voilà roi ! Bon, dépêche-toi de mettre la couronne sur ta tête, du travail t’attend : il faut statuer sur le sort d’Eryth et de ses conseillers (et d’un certain capitaine aussi, je te dirai lequel). Ensuite tu devras engager des négociations avec les Céruléens, qui refusent de laisser nos caravanes traverser leur pays pour rejoindre la mer. La production de maïs a souffert de la sécheresse, il siérait d’aider les paysans. Les orphelins du Temple vivent dans des conditions scandaleuses. L’école devrait être gratuite pour tous. Il faudrait réduire le nombre des soldats, augmenter celui des instituteurs. Et trouver de nouvelles ressources pour le pays qu’Eryth a conduit au bord du gouffre financier, sans augmenter les impôts, et puis...
-« STOP ! »
Le silence tomba d’un coup, comme un oiseau foudroyé. Je déployai mes ailes frémissantes et je pris mon air le plus solennel.
« Braves gens de Cramoisie, je ne suis pas venu ici chercher un royaume. A la demande d’un petit garçon héroïque, j’ai simplement rétabli la justice. Je m’engage à voler à votre secours chaque fois que vous m’appellerez, mais vous gouverner moi-même aboutirait à remplacer un souverain par un autre. Et j’estime trop la Liberté pour vous imposer un pareil châtiment. Je confie à Lyssandra et à Tiga, entourés de ceux qu’ils jugeront compétents, le soin de mener à bien cette tâche ardue. Quant à moi, si vous le permettez, d’autres voyages et d’autres aventures m’attendent. »
Je crois bien que j’ai failli devenir sourd, ce jour-là, tant les hurlements de tous ces humains agressèrent mes oreilles. Et comme si cela ne suffisait pas, tous les oiseaux du ciel se mirent à tournoyer en chantant à qui mieux mieux ; ils dessinèrent dans le ciel un E majuscule du plus bel effet, puis un L, puis un T, puis un immense coeur que je trouvai un peu ridicule, mais les oiseaux, ces grands sentimentaux, ne savent jamais modérer leurs effusions.
Eryth, Jarros et quelques notables furent bannis à tout jamais. Un immense banquet fut organisé pour toute la population, où je bâfrai sans vergogne à m’en faire éclater la panse. Puis, après une sieste mémorable de trois jours, je repris mon envol au milieu des vivats et des chants composés en mon honneur par tous les musiciens du pays. Tout-Puissant, encore et toujours, mais toujours Libre et sans contrainte, riche d’amitié, de reconnaissance et plus encore d’une immense satisfaction pour mes bonnes actions. A n’en pas douter, ma légende perdurerait pour les siècles des siècles...




« Hamlet ! Où te caches-tu, mon minou d’amour ? Viens faire un gros câlin, mon trésor ! Regarde ce que je t’apporte ! Un joli filet de saumon avec de la crème fraîche... »
Comment voulez-vous résister ? J’adore le saumon, je me damnerais pour un bol de crème fraîche... Je dévore le plat sans pouvoir réfréner un ronronnement incoercible qui va lui faire croire qu’elle peut me caresser... Et elle me caresse... Mais je n’ai pas fini mon assiette, nom d’un Dragon Libre... Je manque de m’étouffer en réalisant tout à coup que mon humaine s’appelle Sandra. Je suis fichu ! Elle aussi s’est réincarnée... Et je ne peux même pas m’envoler...
Très bien. J’irai aiguiser mes griffes sur le fauteuil en cuir. Pour garder ma Toute-Puissance ! Oh non, pas le Bisou, pas le Bisou...
Narwa Roquen,qui donne dans le ludique

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