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De : Maedhros  Ecrire à Maedhros
Date : Samedi 23 juin 2012 à 20:24:51
Bien. Je n'ai pas respecté la consigne en introduisant et en concluant le discours proprement dit. Cela dit, il y a bien un discours... en le relisant, je me suis aperçu qu'il sentait le soufre! Ah bon?

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LES FEUX DE LA RAMPE



Il réfrène son envie de jeter un dernier coup d’oeil sur ses petites fiches. Il a refusé le micro-implant auriculaire que d’autres trouvent si pratique. L’heure approche. C’est le grand soir. Le soir où tout se gagnera ou se perdra. Le meeting est le bouquet final d’une très longue campagne électorale, épuisante à la fois nerveusement et physiquement. Il sent l’excitation monter délicieusement en lui comme à chaque fois. Un cocktail euphorisant qui lui tourne la tête. Il est si près du but. La consécration est à portée de main. Il a tellement attendu ce moment. Ses conseillers se sont éclipsés, le laissant seul pour se préparer comme une de ces rock stars mythiques qui déchaînaient les passions. Il est là, dans les coulisses, caché aux yeux des milliers de partisans qui ont payé leur obole en sang, en larmes ou en monnaie sonnante et trébuchante pour faire partie du public conquis d’avance.

La scène est immense et le pupitre si petit. Mais bientôt le rideau va se lever sur le dernier acte public de la campagne. Il a été porté par une vague géante qui a déjoué les pronostics et les sondages. Son dessein est plus grand que lui. Sa vision s’étend plus loin qu’aucune autre. Ils l’ont suivi, peu au début puis, au gré du long chemin depuis Freyming, un matin de printemps de l’année précédente, ils furent de plus en plus nombreux, de plus en plus fidèles, de plus en plus séduits.

Certains médias l’ont rapidement comparé au joueur de flûte de Hamelin, ce personnage inquiétant du conte des frères Grimm. Une connotation peu flatteuse. Ses adversaires furent d’abord amusés, puis désorientés et enfin affolés quand les instituts de sondage peinèrent à expliquer les raisons de son succès et à prédire sa marge de progression.

Il est un homme sans âge, ni jeune ni vieux. Son visage est carré et harmonieux mais quelque chose dérange sans qu’on puisse réellement en déterminer la cause. Son teint est pâle, la couleur de ses yeux indéfinissable. De longs cheveux blonds ondulent jusqu’à ses épaules mais toute sa personne est empreinte du soleil méditerranéen. Les femmes disent tout bas en rougissant qu’il possède ce charme slave qui les rend folles quand il les couve du regard. Les hommes respectent la force animale qui se dégage de lui, ce côté viril et boisé qu’ils attendent de celui qu’ils reconnaissent comme un chef naturel. Il n’appartient pas au Nord. Il n’appartient pas au Sud. Il ne vient pas de l’Est et il ne vient pas de l’Ouest. Mais quand les cellules des auto-caméras se sont braquées sur lui, tous ont su qu’il avait été toujours là, avec eux et au milieu d’eux. Il aurait pu être le voisin qui promène son chien, le beau-frère qui leur rend visite le dimanche ou la femme qui passe sur le trottoir et sur laquelle on se retourne sans trop savoir pourquoi.

C’est une étoile qui s’est levée dans l’épaisse nuit qui recouvre ce siècle. Une étoile si brillante qu’elle en éclipse toutes les autres, enfin, toutes celles qui se croyaient au firmament alors qu’elles n’étaient que d’insignifiantes lucioles voletant dans les sous-bois. Elle brille et dans sa lumière, ils ont redressé la tête qu’ils tenaient baissée depuis si longtemps. Certains murmurent qu’il est le fils tant attendu de la Providence et d’autres se signent sur son passage. Il ressemble à n’importe lequel d’entre eux mais quand sa voix s’élève, puissante et mélodieuse, elle parle directement à leurs coeurs. Tous savent, comme une évidence, qu’il dit la Vérité. Que ses mots sont justes.

Il tripote encore ses fiches. Ses conseillers sont restés dans les loges. Il leur a interdit de se glisser dans l’immense arène du complexe omnisports. Il les a choisis un à un. Tous issus de corps prestigieux, il les a sélectionnés méticuleusement comme un chirurgien vérifie les instruments qu’il utilisera pour pratiquer une intervention à haut risque.

Chacun a été retenu pour une fonction bien précise et un usage bien déterminé. Il ne s’est pas trompé. Ils donnent chair à sa vision et traduisent en mots intelligibles les concepts qu’elle embrasse. Au début, ils étaient treize. Un s’est détourné et a gravi le flanc de la montagne. Mais ceci est une autre histoire.

L’heure est venue. Il s’avance vers le pupitre, déclenchant immédiatement une tempête d’éclairs. Les crépitements des flashes saturent la profonde scène. Une énorme clameur monte des gradins. Son peuple est là. Il ouvre les bras et les tend vers eux. Ce n’est pas un geste de triomphe. Ce n’est pas un geste martial. Non. Il écarte largement ses bras comme un amoureux qui aperçoit au loin celle qu’il aime et qui accourt vers lui après une longue séparation. Des drapeaux tricolores incongrus, confectionnés pour l’occasion, s’agitent en tous sens comme les vagues d’une mer démontée. Des vagues aux reflets bleus. Aux reflets blancs. Aux reflets rouges. Un torrent d’énergie se condense en un tourbillon d’écume invisible pour converger vers lui. C’est comme s’il recevait une décharge de cent mille volts. Ses reins se creusent pendant que l’électricité inonde son corps.

Les lumières d’ambiance ne se sont pas encore éteintes. Les milliers de visages rassemblés ce soir expriment des émotions proches de l’hystérie. Il sourit. Il en veut plus. Beaucoup plus. Toujours plus. C’est normal, il est prêt à leur donner en échange tout ce qu’il est. N’en a-t-il pas toujours été ainsi ?

Le pupitre est au centre de la scène tendue de bleu. Au-dessus du simple pupitre de plastique transparent, deux discrets micros tendent vers lui une bouche grillagée. Il pose tranquillement ses notes sur le plateau. Les lumières baissent d’intensité, plongeant progressivement la salle dans le noir. Le noir ? Non. Car à ce signal, les feux de la rampe s’allument Il se tient au centre d’une éblouissante clarté, baigné dans cette atmosphère chaude et baroque qui estompe le réel. Là où naissent les ombres chinoises. Il est face à leur destin. Seul. Comme il l’a toujours été. La lumière l’habille. Elle ne l’a jamais vraiment quitté. Il tapote doucement sur les micros et interroge du regard le technicien dans les coulisses, harnaché comme une créature tubulaire. Celui-ci lève son pouce. Tout est OK. Il peut commencer.

Un silence de cathédrale s’est formé comme d’habitude. Les médias ont ironisé sur ce recueillement presque religieux qui caractérise ses prises de paroles. Les manchettes des journaux dans les kiosques virtuels ont remis au goût du jour l’une des plus célèbres prophéties de Nostradamus. Etait-il ce Grand Homme qui devait relever le Pays avant la fin des temps ? Il avait souri de cette candeur désarmante. Un Grand Homme lui ?

“ Mes chers amis... ”

Il débute ainsi chacun de ses discours. Il chauffe sa voix. Il établit le contact. En trois mots. Il n’éprouve nul besoin de consulter la page posée devant lui. Pourtant ses Plumes ont écrit pour lui des centaines de lignes. Des discours construits et mis en mots pour répondre à ce qu’attend son auditoire en fonction des thèmes d’actualités et de ceux de son programme. Ses Plumes. Deux femmes et un homme. Jeunes. Très jeunes. Il les a recrutés pour leur style flamboyant, inimitable et exaltant, quel que soit le sujet. Ils ont cette faculté rare de pouvoir écrire sur tout avec une élégance constante et une efficacité redoutable. Il les a repérés sur les bancs de leurs prestigieuses écoles où ils meurtrissaient leurs chairs et leur intelligence à passer sous les fourches caudines des enseignements impériaux. Rentrer dans le moule. Devenir ce que l’on attendait d’eux. Il leur a révélé son Dessein et la Voie de lumière qui y menait. Ils furent conquis. Subjugués. Envoutés. Ils lui ont offert leur âme et leur jeunesse. A ses yeux, c’était bien plus important que tout le reste.

Avant le meeting, ils espèrent. A la fin du meeting, ils désespèrent. Il y a toujours un tel écart entre leurs mots et les siens! Ils ont pourtant le sentiment d’avoir escaladé une très haute montagne. Toujours plus élevée que la précédente. Mais quand en ils atteignent, essoufflés et exaltés, le sommet, ils s’aperçoivent qu’il est encore au-dessus d’eux, sur un autre sommet à tutoyer les étoiles.

“ Mes chers amis, nous voici rendus au dernier soir de cette longue marche. A minuit, la campagne s’achèvera et dimanche se décidera le sort de notre Nation. Vous m’avez donné votre confiance et cela je vous le rendrai au centuple.

J’ai parlé. J’ai beaucoup parlé. J’ai débattu des heures durant et mes adversaires ont pu mesurer la force de mes propos et la justesse de mes convictions. L’Histoire s’écrit demain. Je veux être celui qui ouvrira un nouveau chapitre de l’histoire éternelle de notre beau pays. Le pays des Lumières et des Droits de l’Homme. Avons-nous oublié ? Avez-vous oublié ? Moi, je me suis souvenu.

Il y avait autrefois un pays qui s’appelait la France ! Vous voyez, je n’ai pas peur de prononcer son nom haut et fort. La France, terre de nos ancêtres, patrie de tant d’hommes légendaires ! Patrie, c’est encore un mot qui n’existe plus que dans les encyclopédies qu’il faut exhumer des archives impériales. Moi, aujourd’hui, je veux encore vous parler de la France ! Je veux vous dire combien il était doux de vivre en France. Ne vous laissez pas berner par les arrangements politiquement corrects des livres d’histoire dûment approuvés et par les fariboles véhiculées par une propagande délétère. La France a existé. Je le sais.

Je vais vous parler d’elle comme on parle de celle ou de celui qu’on aime. Personne ne me bâillonnera plus pour m’empêcher de vous en parler. Encore et encore. Si je suis élu dimanche, je veillerai à restaurer ce qui a été perdu. J’irai à Francfort et je parlerai devant les Consuls. J’irai à New-York et je parlerai devant les Gouverneurs. J’irai à Lacus Spei et je parlerai devant les Sénateurs. Ils m’écouteront. Ils m’entendront. Car je parlerai en votre nom.

Je suis né dans une minuscule communauté socio-économique du Bailliage de Lothringe. Bien avant la CSE, il y avait autrefois une petite ville appelée Freyming, située dans un territoire appelé Moselle qui tenait son nom du fleuve qui y coulait au milieu. Tous ces noms ne vous rappellent rien, c’est bien normal, ils ont été effacés lors des Réformes Territoriales Globales en 28. Ils étaient pourtant familiers à l’époque dont je vous parle, au début du vingtième siècle. Je vous fais grâce de la conversion avec notre calendrier actuel mais cela remonte à bien longtemps.

C’est là où Jozef, un jeune homme, fraîchement arrivé de sa Cracovie natale (une terre située plus à l’Est, actuellement quelque part dans le Duché Polane), a épousé Maria, une jeune et belle ressortissante Italienne qui avait fui son pays natal. L’Italie était bien plus étendue que le Bailliage du Piémont actuel. Elle se prolongeait presque jusqu’au Conglomérat Insulaire Médéen. A l’époque, il n‘y avait que trois îles du reste. La dernière, la plus grande, est née de la submersion de la partie centrale de la péninsule italienne. Freyming tirait sa richesse du charbon, un minerai qui a permis l’essor des économies locales. Il était extrait des veines de la Terre grâce à des mines qui s’enfonçaient loin sous la surface. Jozef était mineur et il descendait chaque jour dans les entrailles du monde pour arracher cette roche noire et salissante. Mais le charbon se vengea. Il s’incrusta sur son visage, le rendant méconnaissable quand il remontait à l’air libre. Il s’insinua profondément en lui, rongeant son corps et l’usant chaque jour un peu plus. Il a chèrement payé cette violation des royaumes obscurs. Il mourut jeune, victime expiatoire d’un terrible coup de grisou, une explosion au coeur de la mine. Maria était enceinte. Avant terme, elle mit au monde un fils qui dut lui aussi lutter pour survivre dans un monde impitoyable. Il survécut et devint le chef d’une lignée généalogique dont je suis le fruit le plus tardif. Je n’ai pas oublié.

Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout ça ? Vous vous demandez quel est rapport avec le combat politique que je mène actuellement ? Vous avez parfaitement raison. Aujourd’hui, le passé ne compte plus. Notre Culture a aboli les obligations mémorielles. Le présent n’existe pas puisqu’il ne se conjugue pas. Le futur est compromis puisque les Portails des Grandes Destinations ont été fermés sur la décision sans appel des Stellarques. La Terre vacille sur son axe. Les Seigneurs de la Lune qui nous gouvernent sont impuissants. Ils se lamentent et s’arrachent les cheveux. Les autorités planétaires se querellent pour des futilités, laissant brûler sans discontinuer les terres ravagées par le dernier séisme magmatique. C’est une période dangereuse que nous vivons, une période sombre qui annonce des temps troublés et difficiles. L’Alliance des Duchés Marchands va renouveler son Grand Electeur au sein du Triumvirat, organe exécutif du Royaume de l’Aigle et des Fleurs. Si les libres citoyens m’élisent dimanche à cette fonction, alors une voix nouvelle s’élèvera, claire et forte, portant fièrement vos aspirations et votre idéal.

Je me souviens de chaque jour de cette campagne. Mes adversaires, dans le meilleur des cas, font preuve à mon égard d’une condescendance blessante. Ils parlent droits d’usage et taxes de suzeraineté, d’intégration physico-économique, de schémas de déplacements semi-orbitaux et de déréglementation interplanétaire des échanges commerciaux équitables, des mesures autoritaires de correction comportementale, individuelle ou collective et du gel des budgets financiers des tours opérateurs culturels. Bref, ils vous parlaient de tous les sujets dont on vous gave toute l’année ! Leurs visages sont tous semblables ne trouvez-vous pas ? C’est frappant ! Le même regard, le même style de coiffure, les mêmes cyber-implants à la fois discrets et griffés à la marque à la mode. Ils utilisent les mêmes mots à quelques nuances près. Ils sont incollables sur les chiffres, les statistiques, les holocourbes et les biographiques. Ils sont si convaincants! Ils appartiennent tous à la caste équestre et n’ont jamais vécu au-delà des murs d’enceinte de leur Parsurbana (1) d’où ils dirigent les affaires de ce monde. De votre monde. Ils sont prompts à faire voter des textes qui réduisent les conditions minimales de vie au grand bénéfice des taux d’activité et de rentabilité!

J’ai été le premier à parler de vous ! A exprimer vos doutes et vos désillusions. A partager votre souffrance et votre exaspération. Oui. je n’ai plus peur de le dire. J’ai été le premier à réemployer un terme tombé en désuétude. J’ai été le premier à parler d’identité ! Je suis sûr que mes adversaires, qu’ils soient de l’Union Adventiste des Carrousels, des Protecteurs Autarciques ou du Mouvement Progressiste des Champs Hanséatiques ! Oui, oui, je vois que vous comprenez de quoi je veux parler! Je suis sûr qu’ils sont tombés de leurs sièges. Identité ? Ils pensaient certainement aux niskans (2) d’identification . Non, je parle d’un ancien concept selon lequel nul n'existe indépendamment de ses appartenances, qu’elles soient culturelles, ethniques, religieuses ou sociales. J’ai été emprisonné deux mois pour avoir osé prononcer cette définition. La Haute Autorité de la Régulation Sociale avait visiblement peu apprécié l’emploi de mots non autorisés par les référentiels officiels. J’ai intenté des procédures et à leur grande stupeur, les Automates Arbitraux, dans leur Palais de Valhalla , là-haut sur Callisto, m’ont donné raison. Je peux remettre au goût du jour des termes que les Grandes Convulsions ont effacés.

Depuis les restrictions imposées par l’Impérium sur les échanges commerciaux, d’abord dans les quotas attribués à notre système planétaire et ensuite avec la fermeture des portails, les conditions de vie se sont précarisées un peu plus chaque jour. L’indice des restrictions a bondi de trois points en une année. Trois points. Combien de repas sautés sur la semaine ? Combien de coupures d’énergie endurées durant la saison humide ? Combien de jours chômés et non payés ? J’ai les chiffres. Ceux des autorités et les vrais. Vous ne dites rien. Vous ne dites jamais rien. Savez-vous combien de décès entraînés par les overdoses de Vie Augmentée ont été recensés sur les douze mois écoulés ?

C’est si facile. Brancher la prise neuronale et oublier tous les soucis en vivant par sublimation. Forcer la dose, pousser le curseur jusqu’à la zone rouge. Jusqu’à la zone noire. Ne plus vouloir revenir et tant pis si les neurones se consument dans le brasier cybernétique. J’ai vu leurs visages. Aucune souffrance ne s’y peignait. Un sourire béat, l’expression d’un bonheur de renoncement. Ils avaient fui ce monde où l’horizon ne veut plus rien dire et où les routes du ciel ont été fermées par les Anges derrière les nuages. Les Stellarques. Ils dirigent notre destinée sans que jamais on ne puisse voir leurs traits.

Il parait que nous sommes les citoyens bienheureux d’un puissant royaume. Celui de l’aigle couronné de la rose et du lys. Mais éprouvez-vous quelque attachement à cette terre ? Je veux dire un attachement viscéral, forgé dans le feu, le sang et les larmes ? Non. Si je suis élu Grand Electeur, je mettrai toute mon énergie à réformer en profondeur notre système économique et social. Je serai en mesure de reconstruire ce qui a été détruit. Fort de votre soutien, je soulèverai des montagnes. Il y a tant à faire. J’ai aimé cette terre. Vous connaissez mon histoire. Un mal inconnu coulait dans mes veines, corrompant mon sang et menaçait ma vie. A l’aube de mon onzième anniversaire, sans aucune explication, le mal a reflué. J’étais guéri. Cette épreuve a été une sorte de catalyseur qui m’a donné cette volonté et a fait naître en mon coeur cette soif insatiable de connaître mes origines, mes racines. Oui, j’aime votre réaction. Plus fort, encore plus fort. Que votre légitime aspiration monte comme une flèche, droit vers les Stellarques qui vous toisent en silence. Ensemble nous vaincrons. Il y a en nous bien plus qu’ils veulent le reconnaître. Il y a en nous un héritage qui se réveille et qui revendique ses droits. Il y a en nous une dignité qui a été refoulée trop longtemps. Une dignité incorruptible qui se drape dans les couleurs de ces drapeaux que je vois onduler comme le feuillage d’une immense forêt. Ils sont ceux de la France. La couleur rouge pour le sang que l’on partage, la couleur blanche pour la pureté de notre âme et la couleur bleue pour l’avenir radieux qui s’ouvre devant nous.

J’ai fait un rêve.

Je marchais au sein d’une profonde forêt. L’air était vif et piquant et le sol couvert d’une pelouse douce sous mes pieds nus. C’était une majestueuse forêt, aux arbres imposants et solennels. Leurs troncs puissants s’élevaient comme les colonnes élancées d’un temple sacré. Bien loin au-dessus de ma tête, leurs feuillages s’amoncelaient comme des nuages vivants qui laissaient filtrer une lumière tamisée de reflets émeraude. Ces arbres me parurent aussi anciens que le monde lui-même. Je n’éprouvais nulle crainte pourtant. Un sentiment de paix régnait en mon âme. J’étais chez moi. Comme jamais je ne l’avais ressenti avant. J’étais de retour chez moi. Mon exil avait pris fin. Je ne me sentais pas perdu bien que, de tous côtés, les fûts s’alignaient sans limite. Instinctivement, j’ai effleuré l’écorce granuleuse du tronc le plus proche et une vision s’imposa à moi. Un rêve dans le rêve.

J’ai vu soudain disparaître la pénombre boisée et parfumée pour me retrouver au-dessus d'une plaine inconnue où deux armées s’affrontaient près d’un moulin. L’un des camps portait, qui à son chapeau, qui au revers de sa veste, une cocarde aux mêmes couleurs que vos drapeaux. Sans en comprendre la raison, je fus submergé par un sentiment exalté. J’aurais voulu courir sus à ces ennemis que je ne connaissais pas mais qui, je le devinais confusément, attentaient à ce que j’avais de plus cher. La Liberté. J’ai retiré la main de ce tronc vénérable et la vision disparut. Je me retrouvais dans la forêt magique. Les arbres m’observaient. Oui. Ils m’observaient avec des regards familiers, comme de longs échos qui de loin se confondent dans une ténébreuse et profonde unité. La forêt était vaste autour de moi, comme la nuit et comme la clarté. Les parfums, les couleurs et les sons se répondaient.

J’ai fait encore quelques pas et je me suis approché d’un autre arbre, bien plus haut, bien plus fier. Ses branches ployaient sous l’effort. J’ai effleuré sa chair boisée et creusée de mille canaux figés.

Je fus emporté par une nouvelle vision. Le ciel était déchiré d’éclairs discontinus et le sol tremblait sous la violence de milliers d’explosions qui faisaient pleuvoir des chairs et des mottes de terre tout autour de moi. L’air était irrespirable, des nuées jaunâtres envahissant l’étrange tranchée où s’abritaient, agenouillés, des soldats masqués et terrorisés. J’ai cru qu’il s’agissait de la fin du monde. Mais quand un officier brailla un ordre que je ne compris pas, les soldats mirent la baïonnette au canon de leurs fusils. Un ordre claqua encore. Nous nous préparâmes. Le déluge d’acier s’interrompit soudain et dans cette accalmie, qui me parut tout aussi inouïe que l’orage qui l’avait précédée, nous escaladâmes le talus de la tranchée pour charger à travers un dédale de fils barbelés et de trous d’obus.

Horrifié, j’ai détaché ma main du tronc. Je transpirais, sentant encore cette odeur rance et moite de la tranchée, mélange de peur, de sang et d’urine. Dans mes oreilles j’entendais toujours les râles de ceux qui tombaient à côté de moi, fauchés en pleine course. Je me souviens de ces parfums, corrompus, riches et triomphants. Mais ce dont j’étais intimement convaincu, c’était la nécessité de tenir et de ne pas céder.

Je compris bientôt que j’étais au coeur d’une forêt symbolique dont les arbres n’étaient en aucune façon les colonnes d’un temple. Ils étaient les châsses immortelles qui gardaient précieusement des témoignages sacrés de l’essence même qui constituait la France éternelle. Chaque nuit, quand je m’endormais, j’avais hâte de rejoindre cette forêt où j’appris tant et tant. Des trésors me furent révélés, des trésors inimaginables, des trésors qui brillaient dans l’obscurité. Je connus de grands hommes dont l’intelligence et la clairvoyance illuminèrent mes ténèbres. J’embrassai des destins tragiques ou héroïques, des évènements grandioses ou misérables, qui étincelaient comme des gemmes arrachées à la gangue terrestre. C’était la France. Ils étaient la France. Tous ces rois, illustres ou lâches, tous ces génies, fous ou visionnaires, tous ces héros anonymes qui ont donné leur vie pour que survive une certaine idée, ils étaient tous la France et j’en tombai éperdument amoureux

Au matin, quand je me réveillais, ces rêves se transformaient en souvenirs impérissables. Inoubliables. Cette forêt me transporta, nuit après nuit, l'esprit et les sens. Mon engagement politique fut scellé lorsque, flânant en rêve, sous ces feuillages mythiques, j’entendis des bruits s’élever à proximité. Une sourde inquiétude naquit en mon coeur. Je me pressai vers l’origine des coups qui se répétaient à un rythme régulier. Je remarquai les tressaillements qui agitaient les feuillages des grands arbres autour de moi. La température semblait chuter au fur et à mesure que je progressai. Alors que je n’en avais jamais rencontrée auparavant, je m’arrêtai au seuil d’une large clairière.

Une lumière sale et jaune descendait du ciel et ce que je vis là, dans cet espace anormalement dégagé, me glaça le sang. Plusieurs dizaines d’hommes s’affairaient. A l’aide de scies ou de haches, ils s’attaquaient aux troncs encore debout au milieu de la clairière. Ils étaient tous vêtus de la même façon et je reconnus bien évidemment la combinaison grise et jaune des Stellarques. Ils travaillaient sans parler, aussi mécaniques que des androides. Accompagné par de sinistres craquements, un arbre pencha lamentablement avant de se coucher au sol dans un grand fracas. Aussitôt, d’autres hommes commencèrent à débiter ses branches. Le tronc était si massif que plusieurs d’entre eux purent s'y tenir debout sans se gêner. Mon coeur saignait devant ce spectacle. Je courus dans l’espoir de faire cesser cette tragédie.

Des gardes me rattrapèrent avant que je puisse atteindre celui qui paraissait superviser ce massacre. Ils me maintinrent fermement, une arme pointée sur ma tempe. Leur chef s’avança à petits pas vers moi. Il avait ce visage anguleux des outre-mondiens, affichant un air suffisant et méprisant. Il s’arrêta juste devant moi et en ricanant, il me dit :

« Je te reconnais. Crois-tu que nous ignorons ceux qui agissent contre nous ? Regarde. Je vais raser cette forêt comme tant d’autres avant elle. Il faut faire place nette et préparer l’avenir. L’ordre doit régner et l’ordre n’a pas de passé. Cette clairière est le premier cercle. Il y en aura huit autres après et quand j’aurai terminé le neuvième alors plus aucun arbre ne se dressera sur cette jachère.

Ensuite d’autres viendront. D’autres comme moi. Ils répandront du sel pour que jamais plus rien ne pousse ici. Maintenant laissez-le partir. Il ne peut rien contre nous comme nous ne pouvons rien contre lui en ces lieux. »

Quand je me suis réveillé au matin, en sueur et profondément troublé, je m’aperçus que certains souvenirs s’étaient dissipés. Je compris le grand danger dans lequel je me trouvais. Si je ne voulais pas que toutes les merveilles que j’avais découvertes à l’ombre des arbres magiques soient aussi effacées, il fallait que je sème à mon tour dans un terreau préparé. Le jour même, j’entamai ma longue marche qui m’a conduit devant vous ce soir !

Il est temps. Je vous le dit. Il est temps que nous revendiquions ce qui nous appartient. La route sera difficile et exigeante. Les obstacles seront nombreux et nos adversaires déterminés. Je vous le dit. Il faut secouer ce joug stellaire qui nous condamne à la passivité. Il n’y a plus d’émotions dans nos vies. Assisterons-nous sans protester à la lente agonie de notre patrie ? Assisterons-nous à la confiscation silencieuse de notre patrimoine éternel ? Je ne vous entends pas ? Non, je ne vous entends pas ? Oui, c’est mieux. Beaucoup mieux ! Il faut qu’ils vous entendent même s’ils se bouchent les oreilles et regardent ailleurs. Il faut refuser ce monde aseptisé et sans relief. Ils ont banni les dieux et les démons. Ils ont exilé les compétitions sportives pour éloigner le spectre de l’identification. Il n’y a plus de crime sur ce monde parce qu’il n’y a plus de passion. Nous ne sommes plus des hommes, tout juste des machines humaines dotées d’organes inutiles. Je veux un autre dessein pour vous, pour la France. Etes-vous avec moi ? ETES-VOUS AVEC MOI ?

Je ne doute pas que je vais gagner dimanche. Et je ferai renaître une ancienne ambition. Nous marcherons sur Francfort pour réclamer notre liberté. D’autres l’ont fait avant nous et ont réussi contre des forces bien supérieures. Nous utiliserons tous les moyens à notre disposition. Ne sommes-nous pas Français ? Et il est écrit qu’impossible n’est pas français !

Ensemble, nous allons faire de grandes choses ! »

Il salue la foule en délire, transportée par son charisme surnaturel. Il a beau sucer des pastilles à la menthe pour masquer son haleine fétide, il ne peut dissimuler le parfum sulfureux qui se dégage de lui quand il s’échauffe.

M


  
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