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De : Maedhros  Ecrire à <a class=sign href=\'../faeriens/?ID=196\'>Maedhros</a>
Date : Mercredi 7 novembre 2012 à 19:44:19
BIRD’S DAY



La bande-son

Je suis celui qui vit en bas. Ici, dans la cave. Tout seul. Je n’ai pas le droit de sortir. Maman me l’a dit à de nombreuses reprises. C’est interdit. J’écris ces lignes sur mon journal intime. Celui que m’a offert maman quand j’ai appris à écrire sur ses genoux. Elle m’aime ma maman. Pas autant que moi je l’aime c’est sûr, mais elle m’aime. Elle descendait me voir chaque fois qu’elle le pouvait. J’entendais tourner la clé dans la serrure et les gonds grincer quand la porte s’ouvrait.

Je suis celui qui vit dans la cave. Je ne me plains pas. J’ai plein d’amis. Ils sont tous là, bien alignés sur les étagères qui tapissent les murs. Ce sont les livres que m’a achetés ma maman. Des livres qui parlent de paysages sans limite sous un ciel bleu où brille un soleil de feu. Je les ai tous lus. Certains plusieurs fois. J’aime les mots. J’aime les images qui se forment dans ma tête quand je les lis. Des images que vous ne comprendriez sans doute pas. Des images qui peuplent mes rêves. Quand j’en ai parlé à maman, elle a ouvert de grands yeux et m’a dit tout bas, en posant doucement ses doigts sur ma bouche : « Chut, chéri. Chut, que dis-tu là ? ». Alors j’ai fait ce qu’elle m’a dit et j’ai arrêté de lui confier mes rêves les plus secrets. Mes rêves couleur d’encre noire, comme l’encre d’imprimerie avec laquelle sont faits les mots dans les livres que je lis. Vous comprenez ?

Comme pour me remercier, elle a déposé un baiser sur mon front et m’a serré fort contre elle. Elle sent bon. Elle sent maman. Depuis que je suis tout petit, j’ai grandi avec ce parfum, léger et floral. Ne me prenez pas pour un idiot. Je ne le suis pas. Je dis floral à bon escient, parce que cela me rappelait les fleurs coupées avec lesquelles maman garnissait les vases en chantonnant des refrains populaires. Des fleurs aux couleurs vives au début. Je préférais de loin les teintes dont elles se paraient juste avant que maman ne les jette dans la poubelle. Ces couleurs fanées. Ces couleurs passées au parfum cotonneux.

Je sais bien que personne ne lira ces lignes. Jamais. Je fais comme si vous étiez en face de moi, tout en sachant parfaitement que je me parle à moi-même en fait. Maman n’ouvrira pas ce journal intime. C’était un de ces cadeaux puérils pour petit garçon sage. Je l’avais rangé au fond d’un tiroir et je ne m’en étais jamais servi auparavant. Elle l’aurait lu, c’est sûr. A présent, je n’aurai pas besoin de le cacher. Je ne refermerai pas le verrou de pacotille qui fait semblant de le protéger. Il sera là, bien en vue sur la commode près du lit. Il attendra. Il m’attendra en vain. Il vous attendra peut-être.

Vous auriez beau chercher, il n’y a aucun miroir là où je vis. D’ailleurs, à bien y regarder, iI n’y a aucune surface suffisamment réfléchissante pour laisser apparaître une image. Le seul visage que je vois, c’est celui de Maman. Mais elle, elle ne compte pas, n’est-ce pas ? Oh, je sais que la télévision existe. Le cinéma aussi. Tout est dans les livres. Mais si j’en connais le principe, je n’en ai jamais fait l’expérience. Maman me disait que ce n’était pas bon pour moi. Cela devait être vrai puisqu’elle m’aimait. Alors, je me contentais de les reconnaître au gré des histoires qui me parlaient du monde du dessus. Je les considérais comme des éléments d’un paysage étranger, aux fonctions identifiées mais incongrues. Attention, je ne suis pas non plus un de ces personnages platoniciens qui croient voir la réalité au fond d’une caverne alors qu’ils ne voient que la représentation de celle-ci sur le mur, le reflet renvoyé par les flammes qui brûlent derrière eux, hors de leur portée.

Maman m’a souvent répété que les livres étaient mes meilleurs amis. Elle m’en a offert régulièrement. La plupart sont restés sur les rayonnages. Les autres sont repartis. Ceux-là portaient, au fil des pages, le tampon circulaire de la bibliothèque municipale, à l’encre violette à demi-effacée. Il est facile de reconnaître les miens. Ceux de la bibliothèque avaient des couvertures où les jeux abstraits de couleurs le disputaient aux paysages anonymes, ne laissant apparaître que le titre et l’auteur. Des formats de poche. Les miens avaient la fâcheuse habitude d’avoir perdu leur couverture. Arrachée. Envolée. Disparue. Une déchirure propre et régulière, chirurgicale, comme un coup de cutter. Pour le reste, ils étaient absolument neufs. Aucune page n’était écornée et quand je les approchais de mes narines, je pouvais sentir le léger parfum d’imprimerie qui se dégageait des feuilles non ouvertes, inviolées. Mes amis mutilés pour la bonne cause. Comme des oiseaux sans ailes. Ils me donnaient leur coeur mais aucun moyen de m’échapper de ma condition.

Bien sûr, j’ai mes favoris. Ne les cherchez pas du regard. Ils ne sont pas rangés ensemble, ce qui serait pourtant logique. Plus jeune, j’avais fait ça une fois. Maman avait été très en colère. Elle les avait tous repris et jamais ne me les avait rendus. Alors maintenant, je retiens leurs titres en silence dans la tête. Je vous en citerai simplement trois. Juste trois. D’abord, celui d’un écrivain Français, Alexandre Dumas, un roman de cape et d’épée hanté par un homme au visage caché derrière un masque de fer. Ensuite, celui de Théodore Sturgeon qui parle de l’enfant du placard. Maman ne l’a pas lu. Sinon, elle ne l’aurait pas acheté. Je me sens si proche de Horty. Enfin, le roman de William Wharton. Encore des oiseaux en cage. Des oiseaux qui rêvent de liberté et de fuir une horreur passée. Ce roman a fait naître en moi un désir caché. Un désir secret. Un désir qui a fait pleurer Maman. Je sais. Un désir qui a grandi en moi jour après jour, même si dans la cave, le soleil ne s’y lèvera et ne s’y couchera jamais. Même si dans la cave, les nuits sont obscures, aucune étoile n’y brillera jamais.

Je vous ai parlé de mon père ? Je ne l’ai pas connu longtemps. Il est parti, m’a dit Maman. J’ai appris de façon précoce à cette occasion la signification du mot « euphémisme ». Elle m’a dit que, de toute façon, là où il était, il veillait sur moi. Elle me parlait souvent de lui. A chaque fois, elle était à la fois joyeuse, comme si l’amour refleurissait en elle et inquiète, se mettant à chuchoter et à fixer le mur du fond. Maman a une âme slave. Une âme fantasque et passionnée.

Papa est né quelque part en Europe, dans une petite ville de Russie. Il s’appelait Fyodor. Il a fait des tas de métiers avant d’échouer, un matin d’hiver, à Brighton Beach. Désormais, un océan le séparait de sa chère terre natale. Il rencontra ma mère à Little Odessa, le quartier russe de New-York, dans un restaurant qui servait les meilleurs pelmeni du coin. Ils s’aimèrent dès le premier regard, m’a confié Maman, les yeux brillants. A cet instant, il m’avait semblé que le vieux voleur se recroquevillait loin d’elle, comme repoussé par une vive lumière. Soudain, Maman était plus jeune, plus... belle aussi... sans doute. Elle avait posé la main contre sa poitrine pour calmer son pauvre coeur qui s’emballait. Puis ses yeux s’étaient embués de larmes. Papa était mourant, un mal inconnu s’était déclaré peu après leur rencontre, un mal qui le rongeait en dedans. Un mal qu’il avait emmené avec lui, passager clandestin de son propre corps, quand il avait émigré. Un mal pernicieux et irrémédiable. Les docteurs lui avaient annoncé qu’il ne lui restait que peu de temps à vivre.

Alors elle s’était dépêchée de lui donner un fils parce qu’elle l’aimait par-dessus tout. Moi. Papa n’était plus là quand je suis né. Maman m’a simplement dit, quand je fus en âge de comprendre, qu’il avait rejoint ses compagnons. Elle m’avait alors parlé de Tchernobyl où Papa avait été un liquidateur volontaire. Un de ces héros inconnus qui avaient donné leur vie pour déblayer, entre les dents de la Mort, les myriades de débris radioactifs qui jonchaient le toit de la centrale moribonde. Le ciel était gris perle, avait-il confié à sa femme, un gris luisant où les nuages semblaient cloués tellement ils étaient immobiles. Et là, sur ce toit qui ressemblait à l’Enfer, mon Père avait entendu distinctement le rire moqueur du Diable. Et ce cliquetis démoniaque, cruel acouphène, n’avait jamais quitté ses oreilles.

J’ai compris très tôt. Bien avant d’avoir dix ans. J’ai compris, sans jamais avoir contemplé mon reflet. Maman ne compte pas. Une mère aime son enfant. Toujours. Maman n’avait pas eu à s’expliquer. Pour le sous-sol. Pour les miroirs. Pour les couvertures de livres. Pour tout ça et le reste. Je ne peux lui en vouloir. Elle croyait me protéger. Et puis, elle a eu raison dans un certain sens. Les livres ne mentent pas. Les histoires ne mentent pas. Ils m’auraient enfermé. Ils m’auraient étudié. Ils m’auraient fait... mal ! Maman aurait eu très mal aussi. Elle aurait pleuré. Et ça, je ne voulais pas !

Je suis vraiment différent. Je ressens des choses, des choses inexprimables avec les mots qui peuplent les livres. On dirait qu’ils ont atteint la limite du dicible. Des choses étrangères. Il y a des vagues qui montent en moi et qui me suffoquent. Des marées qui obéissent à toute autre chose qu’à la course d’une lune invisible dans un ciel absent. Quand j’ai voulu en parler à Maman, elle a pâli d’un coup. Elle a mis sa main fraîche contre mes lèvres et m’a dit tout bas : « Chut ! ».

J’ai serré les dents. Fort. J’ai serré tellement fort pour m’empêcher de désobéir à Maman que j’ai senti quelque chose de chaud couler dans ma gorge. Je n’ai pas eu mal. C’était mon sang. Comme celui du petit chien que m’offrit Maman pour mon neuvième anniversaire. Un petit chien blanc et noir. Maman n’a pas aimé ce qu’elle a vu un matin. Elle a crié. Beaucoup. Elle a frotté longtemps le sol et le mur, agenouillée près du seau. Elle m’a fait la leçon. Mais je n’ai rien compris. C’était plus fort que moi. J’ai crié aussi et elle a fait un pas en arrière, une lueur inquiète s’était allumée dans ses yeux. J’ai arrêté de hurler et j’ai tendu les bras vers elle :

« Maman, tu m’aideras? Dis-moi que tu m’aideras Maman ! Tu m’aimes n’est-ce pas?»

Elle a fondu en larmes et m’a ouvert ses bras où j’ai couru me blottir. Ce fut tacite entre nous. Elle a fait disparaître ce qui restait du petit chien. Elle n’en reparla plus jamais. J’eus droit en revanche à des tranches de viandes plus épaisses, bien moins cuites. J’en raffolais. C’était succulent. Maman était contente en me voyant rassasié.

Au Noël suivant, Maman me fit un cadeau insolite. Cette période de l’année était l’occasion pour elle de déplier un petit sapin de plastique et de l’orner d’une guirlande de loupiotes lumineuses. Après le repas que nous avions partagé dans les ombres complices de la cave, elle remonta quelques instants. A son retour, elle transportait dans ses bras un objet volumineux, enveloppé dans un luxueux papier rouge et argent. Sans un mot, elle le posa sur la table. Fébrilement, j’ai ouvert l’emballage et j’ai découvert une magnifique cage à oiseau en forme de cloche, munie de délicats barreaux dorés. Je distinguai un ravissant abreuvoir fixé sur le sol de la cage et même une baignoire remplie d’eau. Et, sur un joli perchoir mobile accroché aux cintres par des chaînettes d’orfèvrerie, une perruche me fixait, immobile, de ses grands yeux étonnés. Son ventre était d’un vert lumineux. Sa calotte et sa gorge étaient d’un or tendre et frissonnant, parsemée par endroits, de légères touches beiges. Ses plumes, plus sombres, étaient finement ourlées d’un liseré jaune pâle, lui dessinant comme les écailles d’un poisson du ciel. Mais ce qui attira mes regards fut la partie supérieure du bec de l’oiseau, là où naissaient deux renflements circulaires d’un bleu intense. J’ai appris depuis que cette partie du bec des perruches s’appelait la cire. Une petite carte m’informa qu’il s’agissait d’une perruche ondulée, originaire d’Australie.

J’étais décontenancé. L’oiseau exotique ne bougeait pas et pourtant il se dégageait de lui une impression de vie imminente. Maman vint comme d’habitude à mon secours :

« C’est un oiseau empaillé mon chéri. Il ne perdra jamais ses belles couleurs. Si tu aimes, je t’en offrirai un à chaque Noël. Chut, ne me réponds pas tout de suite. »

Moi, je me contentais de regarder la porte de la cage. Elle était fermée par un minuscule verrou de laiton. La perruche ne cilla pas quand je touchai les barreaux d’un doigt hésitant mais son oeil de verre sombre sembla accompagner mon geste.

J’ai obéi à Maman. Je n’ai pas répondu tout de suite. Elle m’a aidé à fixer un crochet au plafond où je suspendis la merveilleuse cage. Le petit oiseau aux couleurs féériques devint mon ami. Un ami silencieux et loyal, gardien de mes secrets. Ce fut un Noël vraiment particulier que celui de mes neuf ans. Oui, ce fut un Noël vraiment réussi même si Ded Moroz, celui vous appelez le Père Noël, n’est jamais descendu dans mon sous-sol.

Je vais vous dire la vérité. Il est plus que temps. La nuit va tomber dehors. C’est mon anniversaire aujourd’hui. C’est aussi ce que, à la surface, vous appelez la fête de tous les saints. Je vais écrire les mots qui vont briser le silence. Je vais écrire les mots que Maman ne voulait pas entendre. Je vais écrire afin que vous puissiez lire ces mots. Mais, sans doute, pas comprendre. Maintenant cela n’a plus beaucoup d’importance.

Les années ont passé. Je n’ai pas grandi comme vous, comme ceux qui marchent à la surface. Comme ceux qui vivent dans les livres. Nul besoin de miroir pour ressentir les changements qui ont poussé sous ma chair et sur mon corps. Nul besoin de miroir pour sentir que Maman mettait trop de parfum quand elle descendait me voir. Cela sentait le jasmin. Cela empestait la violette. Cela puait les parfums lourds et persistants.

Nul besoin de miroir pour m’apercevoir que mes mains ne ressemblaient pas à celles de Maman. Non. Des ongles plus épais, plus jaunes. Des doigts plus crochus, plus noueux. Je ne me suis plus déshabillé devant elle depuis que j’ai deviné ce qu’elle tentait maladroitement de me cacher au fond de ses regards aimants. J’ai pleuré tout seul dans le noir. Maman! J’ai appelé Maman. Mais pour la première fois, elle n’est pas venue. Ou alors j’ai oublié ! Ou j’ai cru que je l’avais appelée. Ou bien j’ai rêvé que je pleurais. Qu’importe !

Ma silhouette a continué de changer. Mon nez est presque plat et ma bouche n’est pas comme celle de Maman. Quand je frôle ma lèvre supérieure, je sens la présence d’une sorte de fente verticale, comme celle du petit chien ! Oh, Horty... Horty... !

J’ai lu dans les livres que l’adolescence était la période où une chimie étrange altérait les rapports entre parents et enfants. Cela a été vrai pour moi aussi. Maman n’ignorait pas les serpents qui se lovaient entre ces lignes. Des serpents qui se tortillaient. Comme ce qui se réveillait sous les draps quand j’essayais de m’endormir. Maman n’a rien dit. Elle s’est contentée de changer les draps plus souvent. J’avais besoin d’autre chose. Les livres ne m’apportaient plus aucun réconfort. Au contraire, j’avais l’impression que tous les passages qui augmentaient mon désarroi et ma frustration se donnaient le mot pour me sauter aux yeux quand j’ouvrais un volume. Une houle faisait naître dans mon ventre, une impérieuse nécessité. Je tournais dans la cave comme un oiseau en cage. Je criais. Maman a cédé.

Une nuit, j’ai eu le droit de sortir. Une seule nuit par an. Celle de mon anniversaire. Avant, Maman m’avait maquillé un peu et m’avait vêtu d’habits fantastiques, cape et chapeau pointu, faux nez crochu et balai de sorcière. Sous ce déguisement, mes difformités étaient acceptables. Presque fréquentables. La première fois, Maman m’accompagna discrètement. Je me mêlai à des hordes de petits êtres criards et excités, aussi grimés que moi, aussi laids que possible, qui me firent bien plus peur que celle que j’inspirais. Je criai comme eux sur le perron des bâtisses du quartier : « Trick or Treat » (tu paies ou je te jette un sort !). Et les bonbons plurent dans mon escarcelle. En riant, je courus avec les autres enfants. Je n’étais pas plus grand qu’eux mais j’étais habité par d’autres envies. Bien plus charnelles ! J’avais quinze ans ! J’ai couru longtemps, traversant parcs et jardins, bientôt hors d’haleine. J’ai salué la lune penchée au-dessus des immeubles. J’ai senti des parfums étranges en longeant la clôture d’une fête foraine, des effluves mystérieuses et sucrées en passant devant une vitrine illuminée où s’entassaient des pâtisseries rose bonbon couronnées de crème Chantilly. J’ai sauté au-dessus des geysers de brume expirés, à travers une grille de fer, par un géant prisonnier sous la terre . J’ai entendu son souffle grondant me remuer les tripes. J’ai vu tellement de choses ! Toutes ces choses dont parlaient les livres mais pourtant si différentes. Extraordinairement différentes.

Et puis, je l’ai vue. Elle. Snegourochka, la jolie petite fille de Ded Moroz, coiffée d’un diadème éblouissant. C’était bien elle, nattes blondes et fossettes juvéniles, habillée comme le petit chaperon rouge du conte de Grimm. J’avais si souvent rêvé d’elle quand la cave était plongée dans le noir. Je l’ai suivie, attendant le bon moment. Il y a toujours un bon moment. Elle est venue à moi sans crainte. D’une petite voix flûtée, elle me demanda comment je m’appelais. Maman regarda ailleurs.

Avant que minuit ne sonne, je dus rentrer. Maman l’a exigé. Elle avait raison. J’ai ressenti à cet instant ce qu’a dû ressentir Cendrillon en fuyant le bal du Prince. C’est si dur de renoncer à son rêve ! Mais j’emportai avec moi un soulier de vair, comme pour me prouver que tout cela s’était réellement déroulé, que ma princesse avait vraiment existé.

Quand je réintégrai ma cave, Maman exigea que je prenne une longue et méticuleuse douche. Elle se campa derrière la porte pour vérifier que je m’exécutais. Des veines pourpres glissèrent le long de l’émail blanc quand l’eau ruissela sur mon visage, mes bras et mes mains. Je frottai longtemps avec du savon et une brosse dure. Mais quelque chose demeura incrusté dans ma chair, invisible et tenace. Avant de me coucher, le corps rassasié et l’esprit libéré, j’ai ouvert la porte de la cage où guettait la chouette effraie. Ses yeux ronds comme des soucoupes ne me quittèrent pas tout le temps que je déposai délicatement mon précieux souvenir. Quand j’ai refermé la cage, la chouette ne bougea pas mais un reflet traversa fugitivement ses iris sombres. J’étais fatigué, je dormis comme une souche. Un sommeil sans rêve.

A partir de ce jour, ma vie se transforma en une longue attente. Attendre que revienne cette nuit magique. Rien ne changea entre Maman et moi. En apparence seulement. Quatre autres anniversaires se sont succédés depuis. Cinq oiseaux empaillés veillent à présent, sentinelles incorruptibles, sur les souvenirs que je rapportais de mes escapades nocturnes. Je ne grandissais pas. Sous mon déguisement de monstre urbain, personne ne se retournait sur mon passage. A plusieurs occasions au contraire, j’entendis des compliments fuser pour saluer l’extrême réalisme de mon maquillage et l’incroyable ingéniosité de mes accessoires en latex qui me transformaient en créature de la nuit plus vraie que nature. Moi, j’avais pourtant l’impression que plus les années passaient, moins Maman avait besoin de corriger ma nature. Cependant, je le voyais bien, elle se détachait progressivement de moi. Tout son être trahissait le trouble qui l’envahissait quand je rentrais un peu avant l’aube. Elle détournait les yeux pour ne pas voir ce que je tenais au creux de mes mains, enveloppé dans un mouchoir de soie vermillon. Elle réprimait un haut-le-coeur quand j’ouvrais une cage pour déposer mon si léger fardeau au pied d’un oiseau empaillé. Elle croyait que je le remarquais pas.

Cette nuit, c’est la fête de tous les saints et c’est aussi mon vingtième anniversaire. Ma silhouette a épaissi et je deviens autre chose. Ou bien cette chose devient moi. Je ne suis pas stupide je vous l’ai déjà dit. Mon corps se transforme. Les gènes que m’a transmis mon père ont été bombardés de radiations dures et ils ont bouleversé mon génome et redistribué tous mes chromosomes. Il y a un plan malicieux dans cette croissance exagérée. On dirait qu’un protocole étrange et asymétrique, codé dans mon ADN, a provoqué un développement anarchique de mes cellules pour produire ce que je suis devenu. Cherchez dans vos dictionnaires, la définition de patagium. C’est la plus visible mais la moins profonde de toutes mes modifications. J’ai envie de voler, comme un oiseau et cette envie devient irrépressible, incontrôlable. Maman ne l’a pas compris. N’a pas voulu comprendre. Alors elle est assise sur le canapé en face du mur débarrassé des rayonnages et des bouquins. Elle ne dit plus rien. Sur la table, le gâteau d’anniversaire n’est pas entamé et les bougies se consument lentement. Je ne les ai pas soufflées cette année. J’ai décidé de voler cette nuit. Maman n’a pas voulu. Alors elle est assise sur le canapé en face du mur que j’ai défoncé à grands coups de masse. Maman ne bouge pas, sa bouche est grand ouverte et ses yeux aussi. Elle ne dit plus rien. Pour l’amadouer, je l’ai coiffée du bonnet comique et bariolé qui faisait partie de la panoplie de cette année. Mais cela a été en vain.

Maman devrait être heureuse aujourd’hui. Papa est là, juste en face d’elle, de l’autre côté du mur. Il est assis, tête baissée. La peau de son visage, diaphane et terne, est tendue comme celle d’un tambour. Tourné vers sa femme, il lui fait un large sourire, fané et crispé. Il semble heureux aussi. J’ai l’impression que le squelette, visible à travers les vêtements qui tombent en lambeaux, compte bien trop d’os. Des os surnuméraires. Notamment ces plaques de cartilage translucide que je distingue derrière ses épaules.

Je veux être libre cette nuit. Libre de m’envoler. Alors, j’ouvre toutes les cages à oiseaux et j’en extirpe leurs occupants. D’abord les pauvres volatiles empaillés, fantômes inutiles et pitoyables. Cette nuit, ils seront libres, comme moi. Puis, délicatement, je sors les cinq petits coeurs séchés que j’emporterai avec moi, tout contre le mien qui battra plus vite.

Cette nuit, je ne vais pas me déguiser. Non. Cette nuit, je ne vais pas me mêler aux enfants pour quémander des friandises. Non. Cette nuit, je vais suivre le fleuve en direction des grands immeubles qui dominent la ville. Je vais me fondre dans les ombres pour grimper au sommet du plus haut d’entre eux. Et quand je serai parvenu tout là-haut, quand à mes pieds, la ville s’offrira à moi, je me déshabillerai. J’attendrai le vent propice. Alors, quand je sentirai l’air sur ma peau, je me jetterai du haut des cieux, écartant mes bras et mes jambes pour ouvrir le plus largement possible mon patagium. Alors, je volerai. Oui, je planerai comme un oiseau humain. Je serai libre enfin, même si au matin, quand je toucherai à nouveau le sol, je sais bien que vous me tuerez.

M

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