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De : Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen
Date : Jeudi 18 fevrier 2016 à 22:51:15
Gentille maman




C’est quand les flics m’ont convoquée à propos de la petite du boulanger que j’ai commencé à me poser des questions. Avant, je n’avais rien vu, ou rien voulu voir. Mais cette histoire a réveillé en moi des échos douloureux.
Et l’angoisse.
Cette peur de la peur. Cette torture sourde. Cette solitude trouble et pesante. C’est sûrement ma faute. L’angoisse, c’est vorace et opaque. Ca vient de nulle part, ça se jette sur vous pour vous dévorer et on n’y voit rien à travers. Mais qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
La petite était tombée dans la Garonne. Un passant avait plongé et l’avait sauvée. Elle accusait mes enfants de l’avoir poussée. Elle était simplette, les parents étaient de braves gens, il n’y aurait pas de suite.
J’ai confié les jumeaux à ma voisine Léa, en qui j’ai toute confiance. C’est une obsessionnelle de la sécurité, et je savais qu’elle ne les aurait pas quittés des yeux.
Je suis allée marcher dans les bois avec Ellie, ma bergère allemande. C’est une reine. Elle a marché à mon flanc, négligeant les pistes odorantes et les terriers entrouverts. Elle sait quand j’ai besoin de protection.
Et c’est remonté.
« Clémence... Ta maman souhaite que je te dise certaines choses, parce qu’elle est trop bouleversée pour te les dire elle-même. Tu sais ce que ça veut dire, bouleversée ? »
J’avais fait « non » de la tête. J’avais six ans, j’étais plutôt timide et cette grande personne dans ce bureau glacial me faisait penser que j’allais me faire gronder et je ne savais pas pourquoi.
« Ca veut dire qu’elle a beaucoup de chagrin. »
Maman avait tout le temps du chagrin. Elle essayait de se cacher mais je savais bien quand elle avait pleuré. Elle ne me disait rien, alors moi non plus. Quand les adultes n’ont plus de mots, c’est que c’est très grave. Et à six ans, on ne peut pas les aider. Une fois j’ai dit « Je t’aime, maman, je serai toujours sage». Mais elle a pleuré encore plus, alors après je n’ai plus rien dit.
« Ton père a été très méchant et il a fait de très vilaines choses. Il a été condamné par la justice et il va rester en prison pendant très longtemps. Ce n’est pas ta faute. Il t’aime et il t’aimera toujours et tu as le droit de l’aimer aussi. Mais il va rester en prison. »
Je n’ai rien compris.
Le soir j’ai demandé « Où est papa ? ». Maman a éclaté en sanglots. Je n’ai plus posé la question.
Je ne sais plus comment, peut-être en cherchant quelque chose dans les tiroirs de ma mère, un jour j’ai découvert un article de journal où on disait que mon père avait violé et assassiné trois enfants. J’ai cru que je ne respirerais plus jamais.

J’ai fait des cauchemars, j’avais tout le temps envie de vomir. On m’a emmenée voir une psychiatre. Elle était... douce, accueillante, belle. Ses mots coulaient comme du miel, apaisant mes horreurs, illuminant ma nuit. J’aurais aimé l’avoir pour mère. Elle ne pleurait pas, ses mots donnaient du sens à ma vie. J’ai survécu.
Je n’ai jamais revu mon père. J’étais sûre de ne pas être comme lui. Je travaillais bien à l’école, j’avais des amis, on disait de moi que j’étais gentille. J’ai épousé Henri, un garçon honnête et travailleur, vétérinaire. Silencieux. Mais droit. A vingt-cinq ans j’ai eu les jumeaux, Noah et Noémie. Le plus beau jour de ma vie.
Ils avaient leur monde à eux, c’étaient des jumeaux, il paraît que c’est normal. Quand ils faisaient une bêtise, Noah (délégué aux relations extérieures) disait :
« C’est pas nous. C’est Nono. »
Ce Nono, je savais pas qui c’était. Un être imaginaire ? Je soupçonnais juste Noémie de dicter ces paroles à son frère. J’avais lu. Un des deux dirige l’autre, et le non-dominant parle aux étrangers. Même moi, pour eux, j’étais une étrangère. Les jumeaux pensent qu’ils sont le Monde. A eux deux, ils ont l’altérité. Il y a eux, et les autres, insignifiants et vains. Inutiles. Ils sont le Tout, ils n’ont besoin de rien d’autre. De personne d’autre. Je les ai grondés quand je les ai surpris en train de décapiter vif un mulot. D’arracher les ailes des grillons. De battre le chat des voisins après l’avoir attiré avec du jambon. Je leur ai expliqué, je les ai punis. Je n’ai pas été indifférente, je n’ai pas été laxiste. Et ils ont failli tuer la fille du boulanger.
Je m’arrête. Ellie s’arrête. Elle me regarde. Il y a tout l’amour du monde dans ses yeux. Je m’accroupis, je la caresse. Je m’en veux de lui faire porter ça, mais elle me fait comprendre que ça ne la gêne pas.
Alors je pleure et je m’en veux de faire comme ma mère. J’hallucine. Je rêve que j’entends la voix d’Ellie qui me dit : « Tu n’es pas ta mère. Tu n’es pas ton père. Tu es toi, tu es quelqu’un de bien. Pleurer n’est pas un crime. Moi, je t’aime. »



J’ai retrouvé Ellie morte deux semaines plus tard, dans le jardin, la gueule ouverte comme pour chercher de l’air.
Les jumeaux ont eu l’air étonné, mais pas tristes. Le soir même au dîner j’ai réfréné ma colère et j’ai dit :
« Je ne sais pas qui a tué Ellie. Mais si c’est vous, sachez que je trouve ça cruel et inadmissible. J’aimais cette chienne, et elle ne faisait de mal à personne. »
Noémie a levé vers moi ses grands yeux bleus candides, et Noah m’a souri.
« Tu es notre gentille maman. Nous t’aimons beaucoup. Nous n’avons rien fait de mal.
- Alors c’est Nono ? » ai-je lancé presque malgré moi.
- Ah... c’est possible », a souri Noémie sans un battement de cils.


J’ai commencé à avoir peur. Je les surveillais du coin de l’oeil, en me demandant de quoi ils étaient capables. Je ne doutais pas une seconde que ce soi-disant Nono n’était que l’alibi qu’ils se donnaient, une sorte d’entité malfaisante issue de leur couple et nommée d’après leurs deux prénoms. Génétique ou pas, j’étais leur mère, et si quelque chose pouvait être fait pour infléchir leur tendance criminelle, cela était de ma responsabilité.
Je les ai envoyés chez deux psychiatres différents, deux fois par semaine. C’était compliqué pour les horaires, mon patron me regardait de travers, j’ai payé des taxis.
Au bout de trois semaines, la psy de Noah, un mastodonte brun plus ou moins femelle, m’a convoquée et m’a déclaré d’un ton bourru :
« Votre fils va très bien. Il n’est pas autiste, il n’est pas hyperactif, il n’est pas dépressif. Il n’a pas besoin de soins. »
J’ai payé.
Au bout de six mois, à 100 euros la séance (très partiellement remboursés par la Sécu), la mignonne petite et frêle blonde qui recevait Noémie m’a souri une fois de plus sur le pas de sa porte en me tendant la main pour recevoir son chèque.
« Noémie, va t’asseoir dans la salle d’attente. J’ai à parler avec cette dame.
- Mais madame, je... »
Les yeux papillonnants, elle a reculé sous ma charge jusqu’à son bureau. Son côté innocent ne faisait que renforcer ma colère. La gentille, c’était moi. Ca avait toujours été moi. Donc elle faisait partie des méchants. Des pires méchants, ceux qui se déguisent en gentils.
« Je veux savoir où vous en êtes avec ma fille. Les dessins, la pâte à modeler, c’est très mignon, mais ça me coûte un bras, un bras très peu remboursé. Je vous écoute. »
Elle aussi m’a regardée de ses grands yeux bleus candides, mais j’avais ça à la maison, ça ne me faisait plus rien. Elle a articulé comme une Barbie traquée par un psychopathe :
« Votre fille... est vraiment très intelligente, très... sensible... Elle vous aime beaucoup... mais elle a l’impression que vous ne lui faites pas confiance, et c’est très douloureux pour une petite fille de dix ans... Votre... hem... histoire personnelle... Je conçois... Sans doute projetez-vous sur elle des affects incontrôlés... Je peux vous recommander un confrère qui vous aiderait... »
J’étais en mode combat. Cette petite mijaurée et ses diplômes à la noix m’ont fait tourner au vinaigre, après tout j’avais des excuses, j’avais du sang de tueur dans mes veines. Je me suis laissée aller à exprimer le fond de ma pensée, au nom de tous les parents escroqués par des marchands d’angoisse.
« Vous vous foutez de ma gueule, là ? Mes jumeaux ont tué ma chienne et failli noyer une gamine, et c’est moi qui déconne ? J’ai déboursé 5400 euros pour entendre ça ? Je ne suis pas une vache à lait, je gagne 1800 euros par mois et si ma fille a réussi à vous mettre dans sa poche, ça prouve qu’elle est intelligente, c’est sûr, mais ça prouve aussi que vous êtes une sacrée nunuche. Et vous pouvez vous asseoir sur vos derniers cent euros, vous n’en verrez jamais la couleur. Faites-moi donc un procès, si vous ne craignez pas que cela nuise à votre réputation. »
J’ai embarqué ma fille et je suis partie sans payer.
Mais le soir, dans mon lit, c’était vraiment dur. Je n’avais pas envie de pleurer. J’avais trop de chagrin pour ça, et trop de peur. En plus le virement d’Henri n’était pas arrivé, c’était la première fois en dix mois, mais va savoir... J’étais à découvert de trois cents euros. Et on n’était que le dix du mois. Ellie me manquait. Mais pas question de mettre un autre animal en danger. Et comment faire pour joindre Henri ? Ouagadougou, c’était tout ce que j’en savais.
Mes idées étaient confuses. Des enfants. Ce n’étaient que des enfants. Dont le grand-père... Une malédiction ? Ou simplement les lois de Mendel ? Comment devient-on criminel ?


Je l’ai fait. J’avais juré que jamais, mais ce n’était pas pour lui. J’ai posé une journée, et je suis allée à Fresnes. Ma demande avait été acceptée. Par précaution, j’avais pris une boîte postale juste pour ça. Même Léa n’était pas au courant.
Vingt fois j’ai failli m’enfuir. Dire à ces gens qui me toisaient que ce type, je le connaissais pas, que j’en avais rien à foutre, qu’il pouvait crever. J’avais deux enfants à sauver, si c’était possible.
Enfin il est entré dans la pièce. Vieux. Les yeux comme des poignards. Terrifiant, et je n’avais pas besoin de ça. J’aurais dû prendre un anxiolytique. Ou au moins du Gelsemium. Je crevais de trouille. Alors j’ai pensé à Ellie. C’était la plus gentille des chiennes, mais le jour où un type m’a bousculée dans la rue, elle a grogné, montré les crocs et elle était prête à lui sauter dessus. Le gars a reculé, s’est excusé. Si Ellie avait pu le faire...
Je ne souris pas.
« Bonjour, Papa.
- Ma petite fille... Tu as bien grandi... Je n’aurais jamais imaginé te revoir avant de mourir... Mais je suis bien content ! Comment vas-tu ? Tu as du travail, tu es mariée ?
- J’ai du travail, je suis mariée. J’ai deux enfants, des jumeaux.
- Ah, magnifique, je suis grand-père ! Raconte ! Tu as une photo ? »
Je montre la photo (j’avais prévu).
« Noah et Noémie. Dix ans.
- Ah... Ils sont splendides. Tu dois être fière d’eux ! Oh... Ils ont mes yeux, tu ne trouves pas ? Ils sont un peu coquins, non? Noémie, surtout... elle a l’air diablement intelligente... »
Ces mots-là me font frémir. Mais je ne vais pas lâcher. Ellie est avec moi.
« Papa... Comment as-tu pu devenir un criminel ? »
Ses yeux me transpercent. Mais j’ai tout barricadé, il n’y a rien à voir. Je suis sûre de ne pas être comme lui.
« Ce n’est pas pour toi que tu me demandes ça, n’est-ce pas ? Toi, tu n’es pas comme moi, tu es gentille, tu as toujours été gentille. Tu étais mon rayon de soleil. Tu m’as tellement manqué...
- Papa, s’il te plaît...
- Noémie ? Ah, ils sont jumeaux... Les deux, peut-être... »
Je me tais. Je sais que je ne suis pas de taille. Je peux juste résister, pas plus.
« Tu as raison. Si je peux t’aider, je te dois bien ça. Vois-tu... »
Il se cale sur sa chaise, en se reculant un peu, et un étrange sourire apparaît sur ses lèvres, il ferme les yeux.
« Tout enfant déjà, j’ai éprouvé le bonheur de tuer. Des animaux, petits d’abord, puis plus gros. C’est... c’était... une jouissance... »
Il ouvre grand les yeux, et les ombres qui les illuminent sont d’immenses flammes sombres. Je ne détournerai pas le regard. Je fixe son nez. Je suis à l’abri. Il faut qu’il m’explique.
« Mais les enfants... Comment te dire... Je me suis pris pour Dieu, et Dieu était d’accord pour partager son pouvoir avec moi, sinon il m’en aurait empêché, tu ne crois pas ? Ta mère était parfaite, mais... le sexe, c’était une corvée pour elle, et à la longue, pour un homme, c’est chiant... J’aurais pu la tromper, je crois que je l’ai fait, une fois ou deux, mais ça ne me suffisait pas... Et puis je me suis souvenu... Et c’était trop bien... Un sentiment de toute-puissance, une érection digne des plus grands acteurs de X, sauf que là c’était moi, et c’était pour de vrai... Ah... quel pied... Alors forcément, tu comprends, quand tu as vécu ça une fois, tu recommences... Tu ne peux pas résister...
Je ne sais pas pourquoi. Je suis né comme ça. Indifférent au mal. Juste envie de me faire plaisir. Je peux concevoir la douleur des familles. Si quelqu’un t’avait fait ça à toi, je l’aurais tué de mes mains... Mais ce plaisir-là, c’est au-dessus de tout... Ce que les autres en penseront... on n’en a vraiment rien à foutre... Mais tu vois, j’ai quand même fait des progrès. J’avais une perpète avec une sûreté de vingt ans, et ça fait dix ans que je leur demande de ne pas me laisser sortir. Je fais exprès de raconter des horreurs aux psys. S’ils me relâchent... Je ne peux jurer de rien. Il suffirait d’une toute petite occasion... Et même, je suis encore capable de partir en chasse... Personne ne peut me guérir de ça. Alors si tes enfants...
- Mes enfants vont bien, Papa. Je voulais juste comprendre.
- Tu n’es pas du genre à vouloir comprendre. Tu es comme ta mère. Tu acceptes et tu pleures. C’est louable de te battre pour sauver tes enfants. Mais tu n’y arriveras pas. Ils sont nés comme ça. Et je les envie d’être dehors et de pouvoir... »
Je me suis levée. Le gardien m’a ouvert la porte. Je me suis retrouvée dehors. Et Ellie m’a manquée plus que jamais.




Les virements d’Henri se sont arrêtés. Pas de réponse à mes mails. Etait-il toujours en Afrique ? Comment le savoir ? En attendant, j’ai rogné sur tout. J’ai fait des heures sup. Un jour mon patron m’a proposé une formation en informatique, pour moi qui ne dépassais pas le stade du copié-collé, et encore, en regardant chaque fois mon petit carnet. Contrôle A pour sélectionner, puis Contrôle C... J’ai ramé, j’en ai rêvé la nuit, j’ai refait les leçons sur mon ordi jusqu’à pas d’heure, j’ai vidé des litres de café, avalé des tonnes de chocolat noir pour ne pas m’endormir... Je ne sais pas pourquoi je me suis autant accrochée. Sans doute le Dieu qui joue aux dés avec notre destinée m’en avait-il intimé l’ordre.
J’ai appris beaucoup de choses.
Suffisamment en tout cas pour avoir les moyens d’en apprendre plus.
Alors j’ai cherché de l’aide, et j’en ai trouvé. Bénie soit la communauté des geeks.
Encore que... Mais jusqu’à quand peut-on s’enfouir la tête dans le sable ? Tôt ou tard, la réalité vous rattrape toujours. C’est moins douloureux si on a pris l’initiative de la dévoiler.
Je me suis servie de mes connaissances toutes neuves.
J’ai cherché l’adresse IP d’Henri, et je l’ai trouvée.
Et là, j’ai vraiment eu peur. C’était chez moi.




Je n’ai jamais passé une journée aussi longue que celle qui a suivi ma découverte. Moi qui n’avais jamais menti, j’ai affiché une humeur joviale au travail, et plus difficile encore, à la maison. Je me sentais menacée, et sans savoir au juste de quoi, j’avais décidé que je survivrai. J’avais besoin de temps pour réfléchir. J’ai couché les jumeaux. J’ai pris ma guitare, j’ai laissé mes mains courir dans des arpèges réguliers, volontairement monotones. Je me disais que tant qu’ils m’entendraient jouer j’avais un alibi, ils ne chercheraient pas plus loin. L’esprit libre, je me suis concentrée sur ce qui me préoccupait vraiment. Mes enfants n’aiment pas la musique. Peut-être parce que l’apprentissage d’un instrument demande un certain effort, et que les enfants intelligents sont habitués à la facilité. Ou peut-être, ou plutôt, parce qu’on ne peut pas tricher avec la musique.
La dernière fois que les jumeaux avaient vu Henri, c’était l’année passée. Je les avais mis dans le train pour Quimper, et il les avait récupérés. La maison venait de sa famille, elle était tout près des falaises. Une petite maison bretonne, avec des volets rongés par le sel des embruns, qu’il fallait traiter deux fois par an. Ca sentait le moisi, on y avait toujours froid... Mais Henri y avait passé toutes ses vacances d’enfant, et il en avait hérité à la mort de ses parents. Les premières années du mariage, on y allait tous les étés. Henri passait tout son temps à bricoler, réparer, repeindre. Un jour j’ai craqué, j’ai loué un petit appartement à Narbonne. Là au moins, il faisait chaud et les enfants pouvaient se baigner sans risque. Il n’est pas venu, il est parti en Bretagne, seul. Et après il m’a fait la gueule. Longtemps. Et puis il a voulu faire un break pour réfléchir. Et il n’est pas revenu. Mais bon, on n’était pas divorcés. Il prenait les enfants pour les vacances, puisqu’il avait déménagé là-bas.
Donc il m’avait téléphoné pour me dire que tout allait bien. Puis un mail pour me donner l’horaire d’arrivée du train, le dimanche soir. Il avait terminé en me disant « je t’aime », ce qui m’avait interpellée, ça ne lui ressemblait pas. Mais comme il m’annonçait en même temps qu’il partait sur une mission de plusieurs mois à Ouagadougou, je ne l’ai pas rappelé.
Et depuis, tous ses mails étaient émis depuis mon ordi. Donc par eux. Donc... J’ai fait une fausse note. Coup de stress. J’ai continué à jouer en espérant qu’ils n’avaient rien remarqué. Il y avait sûrement une infime probabilité que je me trompe. Un accident... Avant de réfléchir plus avant, il me fallait une absolue certitude.



« Bon voyage ! Amusez-vous bien !
- Gentille maman, tu vas nous manquer... »
Noah semblait au bord des larmes, ce qui me fit penser qu’il n’était pas moins doué que sa soeur. Et puis après tout, peut-être même pas. Il était possible aussi qu’il m’aime. Et aussi Noémie.
J’avais fait croire à Léa que j’avais gagné des places pour Disneyland, et la voilà partie avec sa fille, les deux miens et son mari. Moi, j’avais trop de travail. Et pour de vrai, une urgence bretonne.




La porte était fermée à clef, et elle n’était ni sous le paillasson, ni sous les pots de fleurs. Mais, chose que les jumeaux ignoraient, Henri m’avait laissé un double. Je suis entrée. Et ça puait... J’ai mis trois kleenex sur mon nez. Ce qu’il restait d’Henri était couché dans son lit. Je n’ai pas vérifié que c’était lui, mais qui d’autre ? J’ai couru dehors pour aller vomir dans le jardin. J’ai respiré un peu, et je suis rentrée à nouveau dans la maison, avec toujours mes Kleenex sur le nez. Il n’avait pas changé la combinaison du coffre. Les jumeaux ignoraient son existence, mais je n’avais pas oublié. Il y avait plusieurs liasses de billets. Je les ai prises. Question de survie.
J’ai refermé à clef, je me suis forcée à reprendre la voiture pour qu’on ne me voie pas dans les parages. Je me suis garée sur la première aire d’autoroute. Epuisée. Terrifiée. Horrifiée. Etais-je en danger ? C’était possible. Mais d’autres l’étaient sûrement, et je ne pouvais pas laisser faire. J’ai ouvert la boîte à gants. J’ai posé mon problème dedans, en promettant de le reprendre dès mon arrivée. J’ai conduit sans encombre jusqu’à chez moi. J’ai remis le problème dans la poche de mon manteau. Et je suis partie me coucher.


Le dimanche matin, il y avait un message sur le répondeur du fixe.
« Ma fille chérie... J’ai demandé une libération conditionnelle, et je l’ai obtenue. J’ai bien compris que tu t’inquiétais pour les jumeaux, et je ne peux pas te laisser seule face à cela. Je suis le seul à pouvoir t’aider, de toutes les manières. C’est toi que je protègerai en priorité. Tu comprends très bien ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Je serai chez toi lundi 25. Je suis tellement content de te revoir ! Je t’embrasse, à bientôt. »
Une semaine.
Je n’ai pas besoin de lui.
Ellie, au secours !
J’irais bien marcher dehors mais si les jumeaux rentrent avant l’heure après avoir assassiné Léa et sa fille et son mari et qu’ils me suivent et que...
Clémence, tu délires.
Un café.



Personne ne touchera à un cheveu de mes enfants.
Jamais.
« Oh, gentille maman, c’était bien, c’était bien !
- Mais c’était long aussi, tu nous as manqué !
- Oh oui, tu nous as manqué !
- Mes chéris, mes amours ! Je vous promets que ça n’arrivera plus. Je me débrouillerai, mais je ne vous manquerai plus jamais. Nous serons toujours ensemble. »
Tous deux me regardèrent avec dans les yeux un émerveillement de bonheur infini, et ils se jetèrent dans mes bras et ils y restèrent longtemps. Ils étaient probablement sincères. Ce n’étaient encore que des enfants.





Ah, je ne vous l’ai pas dit. Je suis préparatrice en pharmacie. C’est mal payé, mais quelquefois ça peut aider.
C’était samedi soir. Crêpes Nutella-chantilly. Ils s’en sont empiffrés. Et comme il fallait s’y attendre, vers minuit, ils avaient tous les deux mal au ventre et envie de vomir. Je leur ai préparé une nouvelle tisane, dont on m’avait dit le plus grand bien.
« Là, mes chéris, j’ai ajouté un peu de miel d’acacia... Très vite vous n’aurez plus mal... »
Noémie a rouvert les yeux un instant.
« Gentille maman... tu as fait ça ?
- Ne t’inquiète pas, ma chérie, il me reste de la tisane... Dors bien... »
Quand j’ai été sûre qu’ils ne respirent plus, je me suis versée un grand bol et je me suis installée sur le canapé. Mes ennuis étaient finis. J’étais heureuse. Je pouvais profiter de la nuit silencieuse, la paix était revenue sur le monde, tout était bien. J’ai soulevé la tasse et je l’ai portée à mes lèvres.
Et puis sans savoir pourquoi, je me suis levée, j’ai pris mon sac et mon manteau, j’ai fermé la porte à clef et je suis allée prendre le premier vol en partance pour Paris. Et puis, Caracas. Pourquoi pas ?


Confortablement installée dans un petit hôtel tranquille, j’ai flâné joyeusement sans lire les journaux ni consulter le moindre ordinateur. Un soir, au dîner, le serveur qui parlait un peu français m’a demandé :
« Vous avez vu cette histoire, en France ? Il y a vraiment des fous... Ces pauvres jumeaux... »
J’ai réussi à garder mon calme.
« Ah ? Non, je n’ai pas lu les journaux, je suis en vacances. »
Je me suis forcée à finir mon assiette pour asseoir mon innocence, puis je me suis précipitée vers un cybercafé.
Partout sur le net repassait en boucle l’interview que mon père avait accordée à un journaliste.
« ... Je n’ai pas pu m’en empêcher. Je suis un criminel récidiviste, vous savez. J’ai étranglé mes petits-enfants et puis j’ai tué ma fille. Je n’étais pas obligé, c’est surtout les enfants qui me font plaisir. Mais je me suis dit qu’ainsi elle ne souffrirait pas. C’était une personne très sensible, voyez-vous. Après, j’ai jeté son corps dans la Garonne, et je voulais en faire autant avec mes petits enfants, et puis je n’ai pas eu le courage. Ils étaient si beaux, endormis sagement dans leurs petits lits... Je les ai regardés pendant tout le jour et toute la nuit. Je savais bien que ça ne pourrait pas durer. Alors j’ai eu envie d’en parler à quelqu’un... Je vous ai appelé, monsieur Baratin, parce que je sais que vous êtes un journaliste honnête. Et j’ai aussi appelé la police. Ils viendront me cueillir à la fin de l’interview. Alors prenez votre temps, hein, posez-moi toutes les questions que vous voulez... Des regrets ? Pourquoi j’aurais des regrets ? Je suis un criminel, je me suis fait plaisir. Et j’ai offert à ma fille une vie meilleure, elle qui avait tant souffert de mon absence. Non, pas de regrets. Que du bonheur. »



J’ai changé de nom, j’ai changé de vie. Je me suis inventée un père qui m’a sauvée de l’incendie de notre maison et qui est mort de ses blessures. Ugo est très gentil avec moi, il m’aime beaucoup. Il a juste du mal à accepter que je ne veuille pas avoir d’enfant.
Narwa Roquen, vacances de quatre jours, ceci explique cela


  
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Maedhros  Ecrire à Maedhros

2016-09-18 20:41:23 

 Le crime de MédéeDétails
Dans ce récit à la première et dernière personne, rôdent des fantômes. Ceux qui se glissent la nuit venue hors des placards où on les enferme à double tour, où qui tendent un bras de sous le lit quand on cherche à tout prix le sommeil sans savoir si cela sera un refuge ou un piège. J'ai pensé à ces histoires qui jettent le trouble durant les repas de famille quand la conversation échappe à la vigilance des plus vieux. Alors on se regarde gêné par-dessus les assiettes, juste au bord de l'abîme, tout près de la frontière de la no-go zone familiale. Comment ça, cette bonne vieille tante Mathilde...? Cela commence souvent comme ça. Quelques mots anodins et puis tout devient glissant et on bredouille des demi-phrases jusqu'au rappel à l'ordre qui coupe court au malaise, au plus grand soulagement de tous

Je sais, c'est une bien trop longue introduction mais c'est ainsi que j'ai ressenti cette histoire de monstres génétiques, vous savez, comme ces maladies qui sautent une génération pour mieux s'épanouir. Il y a, entre les protagonistes de cette histoire, la mère, le père, les enfants, dans le désordre bien sûr, des liaisons dangereuses et des jeux interdits, incompréhensibles pour le monde extérieur. Il y a aussi de curieuses propriétés mathématiques à l'oeuvre dans le dénouement où les extrêmes s'annulent, afin de rompre l'infernale continuité des gènes, pour aboutir à une équation produit-nul.

Dans la première partie du récit, in media res bien sûr, on sent monter l'inquiétude et l'im^puissance de cette mère confrontée à un présent qui lui tend le miroir de son passé. Ensuite, elle lutte, avec les maigres moyens qu'elle a à sa disposition. Mais comment combattre la fatalité génétique? C'est très bien vu. Il y a une dimension tragique, au sens mythologique du terme, dans la résilience dont fait preuve cette femme. Elle ira jusqu'à pénétrer dans l'ombre d'un passé lourd et maudit pour tenter d'échapper au destin qui lui est promis mais peine perdue, elle répétera le geste commis par la reine Médée. Et son salut peut-être inattendu viendra de celui qu'elle n'attendait pas et qui éteindre les lumières de ce petit cabinet des horreurs.

C'est une histoire circulaire qui s'enroule sur elle-même jusqu'à la suffocation, celle qui étreindra à jamais ces enfants. Ces enfants terribles dans lesquels la mère voit grandir l'ombre de son propre père. Quand je vous disais qu'il s'agissait d'une histoire psychanalytique que n'aurait pas renié Freud! La scène de la prison est un des moments fort. Elle se place dans le récit comme le verrou qui saute et qui permettra la suite. Bien vu les prénoms des enfants jouant avec le nom de l'ami imaginaire et qui, d'origine hébraïque, signifient "reposé", calme ou "apaisé"!.

Juste un bémol en ce qui concerne l'interview du père que je trouve trop direct et trop basique par rapport à l'ensemble du récit.

M
qui salue ton retour parmi nous!

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Estellanara  Ecrire à Estellanara

2017-01-12 14:12:46 

 WA 147 Narwa : commentaireDétails
Déjà, rien que le titre est jubilatoire !
Tu rends très bien l'incompréhension et l'impuissance des enfants face aux affaires des adultes.
Rho peuchère, quelle histoire horrible, ce père...
Ah le côté mystérieux et angoissant des jumeaux ! J'adore ! Ça m'a toujours fascinée. Ceux-là sont inquiétants à souhait.
La narration est très réaliste. Tu suggères la séparation des parents avec "le virement d’Henri".
Waouh, le personnage du père est flippant, le vrai génie du mal ! Juste ambigu comme il faut.
Ah, Google, notre meilleur ami, à la rescousse !
What ? Henri écrit de chez lui ? Ah la vache, ses enfants sont eux aussi des génies du mal ! Ils s'organisent des vacances loin d'elle pendant lesquelles ils doivent donner libre court à leurs plus bas instincts.
Cela dit, reste la possibilité que la narratrice soit en pleine parano.
Glaçant comme la narratrice remet en cause toute possibilité de sentiment humain chez ses enfants depuis qu'elle a parlé à son père.
Rarg, quelle horreur ! Ils ont tué leur père !
On se demande toujours, que ce soit dans les films d'horreur et les romans, pour quoi le héros ne contacte pas la police. Là, vu comme les sentiments de la narratrice envers ses enfants ont évolué, de l'amour à la peur, elle ne va peut-être plus tarder à le faire.
Houuu, le père se ramène ! Hihihi, le scénario est sadique !
Punaise, la mention de la pharmacie me laisse présager un empoisonnement de groupe.
La petite sait que sa mère l'a empoisonnée. Elle est vraiment diabolique, cette histoire.
Ah elle comptait se tuer aussi mais elle renonce, apparemment.
Elle a vraiment sombré dans la folie si elle parvient à flâner "joyeusement" après avoir assassiné ses enfants.
Bien vu, le père qui s'accuse et paye ainsi sa dette à sa fille. Ah, les dernières phrases du père sont juste merveilleuses !
Horriblement excellente cette histoire !! J'ai adoré !

Est', qui rattrape son retard, plus qu'un an !

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