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De : Estellanara  Ecrire à <a class=sign href=\'../faeriens/?ID=69\'>Estellanara</a>
Page web : http://estellanara.deviantart.com/
Date : Vendredi 18 mars 2016 à 20:42:12
Avec la même fréquence de passage que la comète de Halley et je l’espère le même éclat (sic), me revoilà !
Ce texte m’a principalement été inspiré par la vidéo de « Solange te parle » : « Pas féminine (en 5 leçons) ». Vidéo que je recommande chaudement à tout le monde (même aux hommes). Ça dure cinq minutes. Vous ne regretterez pas.
Aucune idée si je respecte la consigne. J’ai essayé du moins... Curieusement, j’ai écrit les deux derniers paragraphes juste après le premier.




Le soulier de cristal







« Quel malheur que d’être une femme ! Et pourtant le pire malheur quand on est femme est au fond de ne pas comprendre que c’en est un. » Kierkegaard




Derrière moi, le vaisseau brille de tous ses chromes sous les aveuglants soleils de Tau II. Pour la première fois de ma vie, je sens la terre sous mes pieds. Pour la première fois, je saisis entre mes doigts une brassée de plantes. Pour la première fois, je contemple librement le ciel.

J’ai vingt ans. Je me nomme Résignation.

J’ai jeté le soulier qui me restait. J’ai brisé mes ongles absurdes. J’ai dénoué le bandeau de soie et l’ai froissé avant de le jeter au loin. Mes yeux pleurent mais mon coeur sourit. J’ai coupé mes cheveux. Les mèches interminables sont tombées en s’enroulant comme des rubans. J’ai retiré de mes membres les bracelets de laiton et d’adamante. Pelé un à un les voiles diaphanes, pourpres, or, lilas. Me retenant de les arracher. Mon corps est apparu dans toute son horrible beauté.

Je considère longuement, avec dégoût, la pile de mes oripeaux. J’espère pouvoir les vendre. Je me détourne. L’herbe, douce comme une fourrure, me caresse les orteils. Je soupire. Odeurs inconnues et enivrantes. J’entends le bourdonnement de minuscules machines qui doivent être des insectes. Au loin, dans l’immensité qui s’ouvre devant moi, se dessine la silhouette floue de bouquets d’arbres mauves. Les tours élancées de formations rocheuses.

Je me sens légère et un peu craintive. Mes douleurs fidèles s’estompent. Respiration profonde...




J’ai une heure. On m’a déjà arrachée à ma mère agonisante. Elle n’a eu que le temps de me choisir ce nom. Résignation.

Un robot me lave puis m’emmaillote. Je suis minuscule et chétive. Pas étonnant vue la corpulence de ma mère. Peur. Incompréhension. Froid. Les machines s’affairent autour de moi. Une heure après, ma mère est morte.




J’ai six ans. Je découvre le monde qui est le mien.

Je suis assise sur un canapé dans le gynécée de la maison de mon père. Je mange une mamboise sucrée dont le jus me coule sur le menton. Un robot aux multiples bras m’essuie avec assiduité. Autour de moi, des Charmantes plus âgées discutent. Soeurs, cousines, tante. Elles sont installées dans de gros coussins moelleux. L’air est lourd d’encens. Une cousine de huit ans mon ainée me fixe en silence, les yeux agrandis par une convoitise douloureuse. Je resserre mon étreinte sur le fruit. Innocente cruauté de l’enfance. J’ignore que je serai bientôt à sa place.

Beauté, ma soeur, parle de son promis, Elzylmael :
« ... et il a de nouveau prouvé son courage lors de la bataille de Zaion III. Les Pères
l’ont récompensé d’une propriété sur le continent septentrional.
— Cela lui en fait donc trois ! Comme vous avez de la chance ! Il est si riche !
— Et si bien de sa personne !
— Je trouve le Cristallier Phryné fort beau également... »
Je me désintéresse de la suite. Je commence à m’ennuyer. Mes pieds tapent rythmiquement sur le canapé. Les murs diffusent en boucle des holos publicitaires. Mon regard passe d’une Charmante à l’autre. Le robot nourrice m’a dit que ma soeur était la plus belle de toutes. J’observe sa silhouette émaciée dans ses voiles roses, sa chevelure repliée à côté d’elle pour ne pas trainer au sol, ses ongles interminables, ses pieds délicats dans les souliers de cristal. Quand je serai grande, je veux être aussi jolie mais je ne veux pas de ces ongles !

Tout à coup, un cri strident résonne dans le couloir. Je saute sur mes pieds, je cours, je franchis la porte. Mes pantoufles claquent sur le carrelage. Le hurlement se mue en une stridulation entrecoupée de sanglots. Une Charmante git sur le sol ; son corps malingre s’est brisé en tombant et un os saille de sa jambe. Je ne peux détacher mes yeux de l’esquille qui pointe. Comme une arête de poisson.

La blessée halète, proche de l’hystérie. Ses ongles hypertrophiés se tendent impuissants vers la plaie. Beauté arrive, se hâtant précautionneusement sur ses talons fragiles. Livide, elle hèle un robot :
« Procédure de stase immédiate ! Plus vite, stupide machine ! Et préviens les secours. »
Les autres commentent l’incident tandis que le robot s’exécute, appuie sur le bracelet de la malheureuse, l’enfermant dans une bulle temporelle irisée et vibrante :
« Elle se sera évanouie...
— Sans doute une hypoglycémie... »

Ma soeur me cache les yeux. Entre ses doigts, je fixe toujours l’esquille qui pointe.




J’ai quinze ans. Un an auparavant, j’ai eu mes premières règles et j’ai été admise au sein des adultes. A présent j’ai compris. Compris ce que sera ma vie. Une vie de servitude. De frustration et de douleur.

Cette vie est semblable à un rituel. Lever à la lumière des lampes. Dans le gynécée, il n’y a pas de fenêtres. Mon robot servant me lave et peigne mes longs cheveux. Le faire moi-même serait inconvenant. Je supporte en serrant les dents. J’observe mon reflet, une enfant pâle qui fronce les sourcils. Yeux en amande, cheveux d’obsidienne. Derrière moi, sur les étagères, des coffrets remplis de cristaux-lecture démodés. Le robot me pare des couches de voiles qui forment ma tenue. Il me fait la leçon : je suis trop grosse, j’ai encore coupé mes ongles en cachette, je refuse de porter les souliers de cristal. Il me dit que je suis laide et que je fais honte à mon père. Il me dit que je pourrais être si jolie si je faisais un peu attention. Je supporte en serrant les dents.

Déjeuner avec mes cousines. Mes soeurs ont été mariées : je ne les ai jamais revues. Ma tante est morte en couches. Nous sommes assises en cercle sur les gros coussins à mémoire de forme. Etiques. Fragiles. Assemblée de spectres à peine tangibles. Les murs ont cédé la place à une simulation de plage. Vagues en trois dimensions. Bruit de ressac synthétique. Parfum salé virtuel. Toujours mieux que la boite sans fenêtre où nous sommes recluses.

Les portions sont ridiculement frugales, un fruit par personne, un verre de lait de pachysargue. Des robots nous nourrissent, nous tendant de petits morceaux de leurs mains chromées. Les ongles démesurés de mes cousines les gênent pour saisir quoi que ce soit. L’une d’elle se sent mal et ne peut rien avaler. Son visage est si blême qu’il en parait bleu. J’en profite pour engloutir sa part sous les regards scandalisés de mes consoeurs.

La mer disparait à intervalles réguliers, remplacée par des holos publicitaires où défilent des beautés squelettiques et peu vêtues. La conversation roule sur les Forts, leurs exploits guerriers, les décisions du conseil des Pères, et les dernières nouveautés en matière de beauté. Les sourires de rigueur masquent la faim. Douceur s’enthousiasme :
« ...ils y vendent des onguents pour rendre les cheveux plus soyeux et des gélules
amaigrissantes à base de corne de baluzar.
— J’ai ouïe dire que la femme du Géronte Xylphre en utilise... »

Ma matinée se poursuit. Cours de chant avec le robot précepteur et ma cousine Douceur. Ennui. Je vole une galette dans la cuisine. Cours de sensualité pour combler mon futur mari. Des holo-projections très réalistes nous font des démonstrations. Je ricane : Douceur rougirait si elle n’était déjà si anémiée.

Repas de la mi-journée : une poignée de feuilles de plantes et un petit morceau de tofu à la vapeur. Je suis seule. Les autres ont été invitées au dehors par des galants. Cours de gymnastique. Cours de morale. Tous les cours ont lieu dans le gynécée. Je vais d’une chambre close à une autre. Mon univers est hermétique. Le robot servant m’a dit que les Forts étudient les mathématiques et la politique mais que ces sujets sont impropres pour mon esprit faible. Et qu’ils étudient en ville. J’ai eu envie de fracasser mon interface sur son stupide crâne.

La fin d’après-midi. Enfin ! Je noue sur mes yeux le bandeau de soie noire orné de dentelle et je pose la main sur le robot-guide. Il me conduit dans la cour où m’attend la navette familiale. Nous y montons tous les deux. Je rajuste le bandeau. Les yeux des Charmantes ne doivent pas être souillés par la laideur du monde.

Je n’ai que rarement vu le dehors. En cachette. Je suis allée dans l’androcée, les quartiers des Forts. Derrière la fenêtre, la ville étendait ses tours à perte de vue. Grise. Tellement grise. Le ciel était d’un brun jaunâtre maladif. Dans le jardin intérieur du gynécée, au-dessus des plantes synthétiques, le ciel virtuel est toujours bleu.

La navette prend l’air. Le robot donne les instructions. Le survol se réduit pour moi à un vertige agoraphobe et à la vibration silencieuse des moteurs. C’est le printemps mais la fenêtre entrouverte ne laisse filtrer que des vapeurs acres. Dix minutes plus tard, j’entre dans le salon de conversation. Le brouhaha de voix m’enveloppe. Le robot-guide me conduit jusqu’à une alcôve, me prévenant des obstacles en bourdonnant. Mes yeux bandés me protègent des regards méprisants que les Forts ne manquent jamais de lancer aux Charmantes aussi laides que moi. Je me glisse derrière le lourd rideau et arrache aussitôt mon bandeau. Obéissance est déjà là. Elle me prend les mains en souriant :
« Comment s’est passée votre journée, ma chérie ?
— Assommante, comme à l’accoutumée. Douceur a failli faire une syncope durant le
cours de sexe. »
Je lui mime la scène. Son rire tinte à mes oreilles, me soulageant des frustrations accumulées.

Je l’observe à la lumière du phtol qui flotte dans son aquarium. Elle a encore maigri depuis la dernière fois. Et ses ongles ont poussé. Elle a la grâce fragile requise dans notre société. Je commande des gourmandises via l’interface : pâtisseries sucrées pour moi, boisson sans calories pour mon amie. Nous bavardons et échangeons de vieux cristaux-lecture. Philosophie, fiction... Derrière le rideau, résonnent très affaiblies les voix graves des Forts et celles flutées de rares Charmantes. Je savoure la douceur du gâteau au sirop. Obé, comme souvent, évoque la vie sur les autres planètes :
« Ne serait-ce pas merveilleux de vivre là-bas ? De pouvoir refuser l’Etreinte ? Le Destin ?
D’avoir le choix ?
— Nous irons un jour. Vous et moi. Je vous le promets... »




J’ai seize ans. Je résiste. Je suis seule.

Lever à la lumière des lampes. Je m’imagine le soleil hors de notre prison. Etincelant. Et l’horizon que ne j’ai jamais vu. Immense. Le robot servant me lave et peigne mes longs, très longs cheveux. J’observe mon reflet. Une enfant frêle et pâle, aux yeux cernés de mauve. Je ne peux m’empêcher de fixer le peu de graisse que je possède. J’ai beau savoir que c’est naturel, le dégoût est incrusté en moi. Le robot me fait la leçon : quand ferai-je attention à mon poids ? Je ne trouverai jamais de mari. Je suis laide et négligée. La honte de ma famille. Je m’imagine le fracassant contre le mur. Tordant ses délicats bras chromés.

Déjeuner avec mes cousines. Aucune ne m’adresse la parole. Je les observe. Rachitiques. Flottant dans leurs voiles. Elles m’évoquent des porte-manteaux sous des vêtements trop grands.

Un robot annonce une visite. Mes cousines vérifient frénétiquement leur mise, prennent des poses ou se lèvent avec mille précautions sur leurs chaussures fragiles. Trois Forts entrent dans le boudoir. Leur pas est martial, leur expression arrogante, leurs gestes brusques. Ils nous déshabillent du regard. Ils complimentent mes cousines sur leur beauté, leur font des révérences, leurs volent des baisers. Leurs voix sont comme des tambours qui se réverbèrent contre les murs. Ils sont vêtus de justaucorps, simples et fonctionnels. Ils sentent la sueur. Mon dégout d’eux me remonte dans la gorge.

Ils ont amené des cadeaux : bijoux, étoffes précieuses et même de délicates fleurs naturelles, importées d’une autre planète. Je lorgne toutes ces merveilles. Mes cousines ronronnent de plaisir.

Je reste à l’écart. Les Forts ne me témoignent qu’une indifférence dédaigneuse. L’un d’entre eux, le promis de ma cousine Grâce, demande si on m’engraisse avec les pachysargues. Hilarité générale. Je quitte la pièce en ravalant mes larmes.

Je passe la matinée cachée dans un étroit local technique, tapie entre des câbles. Dans une tiédeur sombre qui sent un peu l’ozone. Le robot précepteur me cherche. Que Douceur ingurgite ces stupidités sans moi. Cela lui coupera peut-être la faim.

La solitude me pèse mais la conviction d’être dans mon droit m’aide à tenir. Le cristal-lecture que j’ai trouvé au marché noir me projette les pages dessinées, aux vives couleurs, de Red Sonja. Elle manie l’épée en bikini de mailles. Musclée. Avec des seins et des hanches. Forte. Guerrière et non victime.

Repas de la mi-journée. Mes cousines m’ignorent ostensiblement. Elles passent en revue avec maints superlatifs les cadeaux amenés par les mâles puis comparent leurs musculatures et leurs fortunes respectives. Envie de vomir.

Cours de morale. Le robot précepteur nous explique les dernières décisions que le conseil des Pères a prises concernant les Charmantes. Désormais, nous ne pourrons plus sortir qu’escortées par un mâle. Il enchaine sur un panégyrique : les Pères sont sages et justes, ils protègent et prennent soin des Charmantes. Mon envie de vomir ne me lâche pas.

Je profite de quelques minutes d’isolement aux toilettes pour activer mon implant et envoyer un message Réseau à Obéissance. Puis, je vole du fromage à la cuisine.

Cours de maintien. Douceur se déhanche devant moi, tentant de paraitre gracieuse. Mais, concentrée comme elle l’est pour ne pas briser ses souliers de cristal, elle ne réussit qu’à paraitre empotée. Elle sourit, se trémousse... Tout à coup, je suis sur elle, la secouant violemment :
« Mais ne comprenez-vous pas, pauvre gourde ?! Ces choses que vous vous imposez
pour être désirable vous asservissent, vous réduisent à l’impuissance ! »
Douceur écarquille les yeux de terreur. Ses bras maigres bleuissent sous mes doigts. Je hurle :
« Vous êtes la complice de votre propre aliénation ! »




J’ai dix-huit ans. J’ai faim.

J’essaye de me convaincre que mes valeurs sont intactes, que j’utilise simplement le système à mon avantage, en restant lucide. J’ai honte.

J’en avais besoin. C’était trop dur. Trop dur d’être poursuivie sans relâche de regards dégoutés. Hostiles. Trop dur d’être exclue par mes consoeurs mêmes. De me sentir anormale. Repoussante. J’ai honte.

Le robot servant me lave et peigne mes cheveux, qui maintenant touchent le sol. J’observe mon reflet. Mes côtes saillent sous ma peau. Je n’ai plus de poitrine. Le robot injecte des nanos-résines dans mes longs ongles. Il me complimente. Me dit que je suis aussi belle que ma soeur. Mon estomac vide se tord douloureusement. La pièce tourne autour de moi. A présent que j’ai l’habitude, je m’évanouis moins souvent.

J’enfile une à une les couches de voiles de ma robe puis je pare mes bras des précieux bracelets d’adamante dont mon père m’a fait cadeau. A mon poignet, brille également le bracelet de stase.

Je monte prudemment sur mes souliers de cristal. Les cicatrices sur mon pied gauche sont là pour me rappeler que les souliers sont fragiles et la douleur des coupures atroce. Mes pas lents et précautionneux m’amènent au boudoir. Mes cousines m’accueillent avec des sourires. Je m’assois et le coussin s’adapte aussitôt à moi, compensant le peu de chair sur mes os. Des effluves d’encens planent sur la pièce. Grâce a emménagé chez son mari une année auparavant. L’un de mes frères s’est marié et sa jeune épouse, Soumission, nous a rejointes.

Je lorgne mon déjeuner, une petite mamboise et un verre de lait :
« Est-ce tout pour moi ? Grands dieux, où vais-je mettre tout cela ? »
Soumission pouffe de rire.

Douceur et moi gagnons la salle de cours. En chemin, elle parle des mâles qu’elle connait et trouve séduisants. Son babil me berce. Cours de chant. Mon implant stridule dans mon esprit : un message de mon père. Il souhaite que je vienne partager avec lui le repas de la mi-journée. Cours de morale. La faim m’obsède. Des images de pâtisseries hantent mon esprit sans que je puisse les chasser. Je peux même sentir leur parfum.

Je traverse le gynécée. J’avance encore plus lentement qu’à l’accoutumée. Je garde une main sur le mur. Je me sens faible et des papillons sombres dansent devant mes yeux. En arrivant au portail, je remonte le bandeau de soie noire. Un des robots guide qui attendaient le long du mur se dirige vers moi. Un mâle arrivant d’un autre couloir, un jeune garde, l’intercepte :
« Mademoiselle, me ferez-vous l’honneur ? »
Il me sourit aimablement et me tend son bras. J’acquiesce, ajuste le bandeau sur mes yeux et pose la main sur un biceps ferme et tiède. Nous parcourons l’androcée.

Depuis que je prends soin de mon apparence, les mâles ne sont plus que sourires. Ils me complimentent et rivalisent de prévenance. Il est si agréable de se sentir séduisante. Choyée. J’ai honte. J’ai tellement honte.

Mon guide me laisse devant la salle à manger. Les écrans sont fermés sur les hautes fenêtres : je découvre mes yeux. Quatre mâles siègent à une large table de marbre, trois jeunes et un vieux. Le vieux porte sur le cou un scorpe qui lui injecte de la drogue. L’odeur de la nourriture m’assaille, lancinante. Mon père s’approche et me prend par la taille :
« Mes hôtes estimés, voici ma benjamine, Résignation. Ma chère fille, laissez-moi vous
présenter sa Grandeur le Géronte Xylphre, le chef-Cristallier Phryné et le Reître Gorgomyre. »
Un frisson glacé me remonte le long du dos : l’un d’entre eux est-il mon futur mari ? Se forcer à sourire.

Un robot vient me nourrir tandis que les mâles manient leurs pincettes avec dextérité. Les murs de la pièce diffusent des holos publicitaires où des mâles couverts de muscles vantent des navettes rapides. La nourriture me redonne vie. Phryné me caresse du regard. Il m’offre les meilleurs morceaux du plat, un gigot de dindosoie en sauce. Mon père m’observe avec fierté. Je me roule dans son approbation comme dans une couverture soyeuse.

Cours de sensualité. Mon implant tinte de nouveau. Obéissance. Elle pleure. Je me lève brusquement et je quitte la salle. Le robot précepteur m’appelle en vain. Je longe les couloirs du gynécée. Trop lent. Je retire mes souliers de cristal et je cours pieds nus. Si quelqu’un lui a fait du mal, je le tuerai de mes mains.

Dans l’antichambre, je m’enveloppe dans la fourrure d’un pauvre animal massacré sur une lointaine planète. Le robot guide me rappelle que j’ai besoin d’un chaperon pour sortir. Pas le temps pour ces inepties : je lui ordonne de passer outre.

Dix minutes après, je franchis la porte du salon de conversation dans une bourrasque de neige. Obé est recroquevillée dans notre alcôve habituelle. Je me glisse sur la banquette à côté d’elle et la prends dans mes bras. Elle enfouit son visage dans mon manteau. Entre deux sanglots, elle parle. C’est sa soeur. Elle s’est suicidée.




J’ai dix-neuf ans. Ce jour sera le tournant de ma vie.

Comme chaque matin, je me drape de soies or et pourpres, j’orne mon corps grêle de bijoux précieux. Je respire profondément. Je peux y arriver.

Le robot me tend mon petit déjeuner morceau par morceau. Douceur et Soumission discutent. Cette dernière fait part de son expérience :
« ...et vous n’avez nul besoin de la redouter. Mon Etreinte s’est bien passée. »
L’Etreinte. Un euphémisme pour la défloraison. Douceur baisse les yeux. Le sujet la gêne mais elle est avide d’informations. Soumission poursuit tout en absorbant sa triple part. Sa grossesse lui vaut ce traitement de faveur. Elle va accomplir le « merveilleux » Destin des femelles de notre planète.

Je les écoute distraitement. Je suis inquiète. Obéissance doit rencontrer son promis, Gorgomyre, ce matin. Son père veut fixer la date du mariage. Je serre les poings. Je ne veux pas la perdre. Je n’ai qu’elle.

Je me force à manger. Ce peu d’énergie me sera utile plus tard. J’essaie de me convaincre que nous pourrons toujours nous voir lorsqu’elle sera mariée. Elle ne sera pas si loin. Les navettes vont vite. Mais la peur me noue les entrailles plus sûrement que la disette.

Le temps se traine, comme enlisé dans du goudron. La voix du robot précepteur bourdonne :
« Ces différences sont notre richesse. Et c’est pourquoi les Pères mettent en valeur les
qualités des Charmantes en leur permettant de... »
Si seulement ce mariage ne se faisait pas. Si seulement Obé ne lui plaisait pas. Si seulement...

Le soir, je vais attendre mon amie au salon de conversation. Elle est en retard. Je ne tiens pas en place. Dans l’alcôve voisine, le jeune garde que j’ai convaincu d’être mon chaperon patiente en buvant sur mon compte. Obé arrive. Elle s’assoit de mon côté de la table. Je lui prends les mains. Elles sont glacées. Je n’ose pas poser la question fatidique.

Elle murmure :
« Il ne parait pas si méchant... Juste bourru.
— C’est un mâle. »
L’acidité de mon ton pourrait ronger la cité toute entière. Les yeux en amande d’Obé se remplissent de larmes. Je me maudis. J’ajoute doucement :
« Vous avez raison. Je l’ai rencontré l’année dernière. Il m’a semblé... courtois.
— Cela se fera juste après le solstice. »
Je déglutis. C’est si proche. Elle reprend et avec chacune de ses phrases, une larme coule sur sa joue :
« Je ne veux pas de ce mariage... Comme j’aimerais refuser. Mais j’ai peur. Peur de la
réaction de mes parents. Qu’ils me haïssent. Et que ferais-je sans mari ? Que serait ma vie ? Ah, je n’ai pas votre force...
— Quelle force ?
Je hausse les épaules :
— Je sacrifie moi aussi à ces coutumes aberrantes qui nous dépouillent de nos droits. »

Obéissance est agitée de sanglots silencieux. Sa détresse me déchire le coeur. Je la prends par les épaules, la force à me regarder :
« Vous êtes aussi forte que je le suis. Qu’importe que vous donniez l’impression de vous
soumettre quand la flamme de votre volonté est intacte. Vous savez ce qui est juste. Vous n’acceptez pas. Dans le secret de votre esprit, vous résistez. »
Un long silence. Je commande des boissons pour mâles, sucrées et légèrement alcoolisées, à l’odeur d’épices. Obé sirote la sienne :
« Peut-être serai-je tout de même heureuse ? Peut-être est-ce un égalitariste ?
— Oui. Et peut-être se prendra-t-il les pieds dans son manteau nuptial et fera-t-il une
chute fatale du haut de la tour des Pères ?
Obé pouffe nerveusement. Je renchéris :
— Ou peut-être encore une claque de félicitation par trop virile entrainera-t-elle la
rupture opportune d’un anévrisme jusqu’alors caché ? »
Nous éclatons de rire.

Mais très vite, la mélancolie revient :
« Résignation, je vais m’installer chez lui dès demain. Nous reverrons-nous ?
— Ayez confiance. Je vous ai promis jadis que nous irions ensemble dans ces autres
mondes. Cela sera. De ce jour, je n’aurai de cesse que nous n’ayons quitté cette planète. »
Je pose mon front sur celui d’Obéissance et nos regards se mêlent. Le sien est plein d’angoisse. Je pense à sa soeur qui a mis fin à ses jours. Impulsivement, j’effleure ses lèvres des miennes :
« Je viendrai vous chercher, mon âme, je le jure. Tenez bon. »




J’ai dix-neuf ans. Ma vie a un but. Fuir.

Avec chaque mois qui passe se rapproche le risque d’un mariage. Cela me priverait du peu de marge de mouvement dont je dispose.

Je conforte la confiance de mon père en étant plus docile que jamais. Je suis assidue aux cours, aimable avec tous les mâles. J’endure tout cela. Je suis focalisée sur l’objectif.

Toutes les nuits, dès que je suis seule, je me connecte au Réseau. J’ai besoin de connaissances. Informatique. Cartes de l’espace. Pilotage. Langues des autres colonies. Je dois ruser ; ce genre de savoir est interdit à mon sexe. Nous devons rester dans l’ignorance du dehors. Je plane sous une identité mâle : Conan. Mon corps patiente dans le noir. Mon esprit flotte dans l’espace virtuel, explorant, triant les données. Grisé de sons et de lumières envoyés à mon cerveau sans passer par mes sens. Je charge mon implant de tout ce que je peux trouver. J’apprends. Jusqu’à tomber d’épuisement.

J’ai choisi ma destination : Tau II, une planète moins technologique que celle-ci. Où les deux sexes ont les mêmes droits. J’y demanderai l’asile politique.

Tous les jours, j’écris à Obéissance. Des messages anodins et inoffensifs. Qui restent sans réponse. Son mari, sans doute.

Elle me manque. Sans nos petites échappées au salon de conversation, le gynécée est un cachot claustrophobique. Les journées des gouffres de solitude.

J’endure tout cela. En souriant. Une Charmante doit sourire. Sourire pour plaire. Sourire au lieu de parler. Sourire même quand elle en a assez. Quand elle a peur. Faim. Mal.

Mon projet avance mais je prends de plus en plus de risques. J’ai dérobé dans les appartements de mon jeune frère une tenue complète. Justaucorps et bottes. Dans la chambre de chacune de mes cousines, j’ai volé un bijou de prix. Il ne leur manquera guère. J’ai attendu le repas pour me glisser chez elles. Pieds nus. Le coeur palpitant, le souffle court. Guettant la moindre voix.

Chez Douceur, j’ai failli me faire prendre. Toutes ces poupées sur les étagères. Je me suis attardée. J’ai dû simuler un évanouissement. Le mâle, très occupé à me palper sous le prétexte de me porter secours, en a oublié sa suspicion. Tous mes larcins sont dans mon local technique, derrière une brassée de câbles.

Tout doucement, je me ré-alimente. J’aurai besoin de forces.

Nuit après nuit, j’étudie l’informatique et le pilotage. Je suis épuisée mais exaltée. J’ai appris par coeur les coordonnées stellaires de ma destination et l’itinéraire à programmer. Je pénètre le système de sécurité de la maison de mon père. Caméras, portails blindés, codes secrets. Les vaisseaux ne se posent pas dans la cour comme les navettes de surface mais sur un spatiodrome situé sur le toit de la maison. Bien gardé. Je n’ai pas d’arme. Il me faudra une diversion.




J’ai vingt ans. La ville est attaquée. C’est l’occasion que j’attendais.

Notre Géronte a manqué de respect à celui de la cité voisine. Leurs bombes vont pleuvoir sur nos tours. La première m’a tirée du sommeil. Dans ma chambre hermétique, j’imagine la nuit zébrée par des éclairs de lumière. En une seconde, ma décision est prise.

Je me connecte au spatiodrome sous l’identité numérique de mon père et je déclare l’un des vaisseaux hors service. J’avale ensuite rapidement deux bouchées sucrées. Je fourre dans un sac mes bracelets précieux et mes cristaux-lecture préférés ; je ne reviendrai pas.

Le vacarme des explosions, des sirènes et des tirs se rapproche. Des secousses sporadiques agitent le bâtiment. Un robot déboule dans ma chambre. Il me dit de gagner l’abri souterrain puis repart immédiatement. Mon coeur cogne dans ma poitrine.

Le couloir est obscur. La maison a basculé sur l’alimentation auxiliaire. Je noue mes cheveux en chignon puis me hâte délicatement sur mes souliers de cristal. Je dois faire illusion si je croise quelqu’un. Les vêtements volés et les bijoux de mes cousines rejoignent le sac. Je n’ai que très peu de temps. Je traverse le gynécée, m’arrêtant à chaque croisement pour surveiller. Des hurlements me parviennent de l’extérieur, étouffés. L’air sent le brûlé. Un mâle me croise à vive allure, sans me prêter attention, le lance-venin au poing. Le portail de l’androcée. Personne à gauche. Personne à droite. Je longe la galerie. Le bruit d’une cavalcade. Je me plaque contre le mur, entre deux colonnes. Des soldats passent en courant sans me voir.

Le toit. Le ciel nocturne de la cité est en feu. Je pianote le code de mon père pour accéder au tarmac. Il est quasiment désert. Deux mâles errent, désoeuvrés. Un seul vaisseau est resté au sol. Celui que j’ai déclaré hors service. Tapie dans l’obscurité, j’attends.

Une explosion ébranle la maison. Les deux mâles se précipitent pour voir. Je retire mes souliers et je cours vers le vaisseau. Les cris stridents des lances-venin résonnent tout autour. J’arrive à la soute, hors d’haleine. Le cockpit est éclairé. Je me fige. La silhouette carrée d’un mâle s’encadre dans la lumière. Il descend la passerelle. Son regard va de ma bouche à mes hanches puis retour. Il fixe un instant le bandeau noir noué à mon cou. Inutilisé. Je n’ose pas bouger.

Il s’arrête à deux mètres de moi. Il porte un plastron de soldat. Chacune de ses cuisses est plus épaisse que moi.
« On s’est perdue, ma jolie ? »
Que faire ? Je n’aurai pas deux fois une pareille occasion. S’il ne me laisse pas passer, tout est fini.
« Ou...oui, c’est cela. »
Ma voix est un bredouillement aigu. Le mâle me lorgne, les yeux brillants, sans aucune retenue. Il doit être en train de me souiller en pensée. C’est la guerre. S’il me viole et se débarrasse de mon corps, personne ne le saura. Mes doigts se crispent. La sangle de mes chaussures s’imprime dans la chair de la main.
Je peux y arriver. Je n’ai pas peur. Je suis Red Sonja. Lentement, je me déhanche et lui souris :
« Peut-être... consentiriez-vous à m’escorter jusqu’à l’abri ?
— Mais bien sûr...
— Vous êtes fort aimable, monsieur. »
Je prends un air vulnérable et je scrute le toit. Les deux autres mâles regardent toujours ailleurs. Parfait.
« J’étais si effrayée mais à présent que vous êtes là...
— Je vais prendre soin de toi, ma toute belle. »

Il s’avance, la mine réjouie et lubrique. Je me ramasse sur moi-même et bande mes muscles atrophiés. Il est tout proche. Son odeur musquée m’arrive aux narines. D’un geste vif, je brise un des souliers de cristal sur le sol et dans le même mouvement, lui enfonce dans la gorge. Les tessons acérés déchirent sa tunique et sa peau. Il porte les mains à son cou. Le sang gicle. Expression de stupeur absolue. Il s’écroule en gargouillant. Sans un cri.

Rapidement, je m’accroupis et déclenche son bracelet de stase. La sphère irisée l’entoure, figeant ses mouvements, interrompant l’hémorragie.

Je programme les commandes du chasseur. Mes mains tremblent. Je n’ai jamais fait ça. Coordonnées de la cible. Auto-pilote. Le moteur vrombit. L’accélération m’écrase dans le fauteuil. Au-dessous de moi, la cité brûle, à l’agonie. Ses tours se recroquevillent sous les bombes. Les premiers feux de l’aube dessinent l’horizon. Large. Infiniment large. Le vaisseau sort de l’atmosphère et plonge en hyperespace. Je suis libre.

Adieu mes soeurs, mes cousines... Puissiez-vous comprendre que vous méritez mieux. Adieu mon père. Vous ne m’aimiez que soumise. Obéissance, moitié de mon âme, tenez bon, je vous sauverai.




Derrière moi, le vaisseau brille de tous ses chromes sous les aveuglants soleils de Tau II. Pour la première fois de ma vie, je sens la terre sous mes pieds. Pour la première fois, je saisis une brassée de plantes. Pour la première fois, je contemple librement le ciel.

J’ai vingt ans. Je me nomme Résignation. Mais résignée, jamais je ne le fus.





Estellanara, une femme qui connait son malheur.

PS : Et exceptionnellement, rien que pour Narwa, un vrai happy end :






J’ai vingt et un ans. Devant chez moi s’est posé un vaisseau-cargo. Sur son flanc, sont peints une pin-up en short vert et un trèfle à quatre feuilles. Deux hommes en sont descendus. Un grand costaud aux cheveux roux et un andorien longiligne couvert de fourrure sombre. Le roux porte dans ses bras une mince, très mince jeune femme. L’andorien tient un panier de siliplexi. Mes yeux s’emplissent de larmes.

Le roux dépose la jeune femme qui fait quelques pas pieds nus et se jette dans mes bras. Il commente, hâbleur :
« Mission accomplie ! Ça a été comme sur des roulettes ! »
L’autre homme lui fait signe de se taire. Il a un bras en écharpe. Le roux un large pansement de peau synthétique sur la mâchoire. Je leur souris chaleureusement.

Je pose mon front sur celui d’Obéissance et je plonge mes yeux dans les siens. Nous restons ainsi un long moment. Plénitude.

Puis, elle s’écarte doucement et va prendre le panier de siliplexi des bras du mercenaire. Elle me présente le minuscule bébé :
« Je l’ai nommée Captive. Cela a plu à mon mari...
La petite fille pose sur moi ses yeux grands ouverts.
...mais désormais, son nom sera Résilience. »

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