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De : Estellanara  Ecrire à <a class=sign href=\'../faeriens/?ID=69\'>Estellanara</a>
Page web : http://estellanara.deviantart.com/
Date : Mardi 10 janvier 2017 à 15:28:38
La suite des aventures de mon nordiste !

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Deuxième bascule

Quand Erwan reprit connaissance, il était allongé sur le sol du couloir et sa tête résonnait comme si une tribu complète d’africains y jouait du tam-tam. Il jura copieusement en s’asseyant. Putain de gueule de bois ! Putain de boisson hindoue à la con ! Il venait de se taper un de ces trip ! A rendre jaloux un hippie chargé au LSD ! Il s’était même imaginé qu’il s’était transformé en bestiole bleue ! Par réflexe, il s’inspecta. Sur son pouce gauche, une trace de jaune d’oeuf.

Le guichetier se laissa retomber sur le sol. Un vertige qui n’avait rien à voir avec l’alcool le saisit. Et si c’était réel ? Et s’il n’avait pas déliré ? Mais alors... il avait abandonné le tiot dans la forêt ! Tout seul ! Erwan se prit la tête dans la main. Comment savoir ce qui était la réalité ? Cet enfant n’existait sans doute même pas. C’était juste une vision insensée issue de l’ébriété. Mais, et si ce n’était pas le cas ? Il se concentra sur ses souvenirs, sur ses sensations, ses émotions, et tenta de démêler le vrai du faux. D’ordinaire, il se laissait porter par le courant de la vie mais là, il fallait improviser et l’angoisse l’empêchait de réfléchir. L’image du hérisson tourbillonnait follement dans son esprit. Ses petits yeux brillants de joie, son sourire...

Le pauvre gamin devait être mort de trouille ! Il ne pouvait pas le laisser ! Il fallait qu’il y retourne ! Il se leva d’un bond et se mit à faire les cent pas à toute vitesse dans le salon. Sur l’écran de la télé, le menu de présentation du film parvenu à son terme tournait en boucle. Dehors, il faisait jour et le son des klaxons et les aboiements des chiens emplissaient la rue. L’odeur du curry s’accrochait encore partout dans l’appartement. Erwan réfléchissaient furieusement : il restait du cola sans calorie mais est-ce que ça marcherait une seconde fois ? Il fallait que ça marche ! Son ami était là-bas tout seul ! Il s’arrêta et soupesa mentalement le concept. Son ami, oui. Le premier qu’il ait jamais eu. Un petit être adorable et qui comptait sur lui ! Déterminé, il courut à la cuisine et sortit le cola du frigo. Au passage, il rafla une grosse boite de saucisses aux lentilles. Si on pouvait ramener du jaune d’oeuf, on pouvait peut-être emporter des provisions.

Il se mit à genoux à la table basse, prépara fiévreusement la mixture en essayant de respecter les proportions de la première fois et la but cul sec. La boisson lui glissa dans le gosier, douce et parfumée comme un vent printanier. Il attendit mais rien ne se passait ; il se sentait toujours lucide. Inquiet, il fit un second verre du mélange. Pas le temps de lambiner. Au moment de le boire, il s’interrompit. L’étagère sur laquelle il posait ses plantes vertes lui avait accroché l’oeil et il se rappela le petit panneau réclamant plus d’arrosages. Courant de nouveau à la cuisine, il en revint avec une carafe d’eau et arrosa rapidement ficus assoiffés et chlorophytums rachitiques. Puis, il revint à la table, se coinça la boite de saucisses aux lentilles sous le bras et but le verre d’une seule longue gorgée. Là, ça commençait à faire effet ; il se sentait tout ramollo et avait des bouffées de chaleur. Mais ça n’était pas assez. Il vida la bouteille, la mit à la poubelle et attendit, allant et venant, fébrile, et surveillant sa montre.

La fenêtre lui semblait à présent déverser des flots de lumière et il dut plisser les yeux. Il se sentait de plus en plus bizarre. Les poils de ses bras se hérissaient et il salivait abondamment. Ça n’allait plus tarder ; il en était sûr. Un clapotement résonna dans le salon et il vit des vaguelettes se former à la surface du vieux tapis élimé. Lentement, la table basse commença d’y sombrer et disparut complètement. Il tendit un doigt prudent. La vache, le faux persan était devenu totalement liquide ! Il y enfonça la main puis le bras sans parvenir à tâter de fond. Bon, c’était pas tout ça mais le petit l’attendait. Erwan s’assit au bord de son tapis et y plongea les jambes. Alea jacta est. Mieux valait ne pas attendre sinon il aurait trop peur pour le faire. Agrippant d’une main sa boite de conserve et de l’autre se pinçant le nez, il sauta.

De nouveau ce vide insondable et ce tournoiement. Le guichetier se concentra, attendant l’explosion qui le ramènerait dans la forêt farfelue, mais rien ne vint. Il fit la moue :
- Allez ! Hop hop hop !
Ses mots prirent la forme d’un filament gluant et de trois bulles roses qui s’éloignèrent doucement. Du temps passa, sans qu’il sache dire combien. Changeant ses saucisses aux lentilles de main, il jeta un coup d’oeil à sa montre mais les aiguilles avaient disparu. Il patienta, tournant et retournant les derniers évènements. Des pensées désordonnées commençaient à lui venir. Il pensait à sa vie. Il imaginait son destin s’il avait fait d’autres études. Aurait-il une femme ? N’aurait-il pas dû aborder sa boulangère ? L’inviter à aller au cinéma ? Le monde était si compliqué... Tellement de facteurs à prendre en compte... Soudainement, il lui sembla que son esprit était plus clair, plus pénétrant, et qu’il comprenait certaines choses. Il songea à la vie, au cosmos et à Dieu et, dans un éclair d’absolue lucidité, il sut. Tout était si simple ! Il suffisait de...

Le vide se ramassa sur lui-même et Erwan sentit ses poumons s’écraser. Avec la douleur, la révélation lui fut brutalement arrachée. Il tenta désespérément de rassembler ses idées, de se souvenir mais il y eut un grand flash de lumière et il fut durement projeté dans la forêt. Il fit trois tonneaux sur le sol élastique et resta sur les fesses, dodelinant de la tête. Scrutant ses souvenirs, il chercha à se rappeler ce qu’il avait compris. Cela lui avait paru si évident... Putain, ce n’était plus un cerveau mais de la sauce blanche ! Avait-il au moins pu emmener sa conserve ? Il jeta un coup d’oeil à sa patte gauche, dans laquelle s’épanouissaient cinq énormes fleurs, un peu froissées par la bascule. En lieu et place des pétales, se trouvaient des saucisses grillées.

Le hérisson déboula de derrière un arbre, courant de toutes ses petites pattes, et se jeta dans ses bras. Il se serra contre la fourrure bleue en pleurant :
- Vous êtes revenu ! Je croyais... snif, je croyais que vous m’aviez abandonné !
Sa voix aigüe tremblait d’angoisse et il était agité de sanglots convulsifs. Erwan l’étreignit et le berça:
- Mais non petit, jamais je n’aurais fait ça ! Ce n’était pas de ma faute si j’ai disparu. Et je suis revenu dès que j’ai pu.
- J’étais tout seul et j’avais tellement peur ! Snif !
- C’est fini maintenant. Je suis là.
Le guichetier lissa doucement les piquants du petit animal jusqu’à ce qu’il se calme. Progressivement, le hérisson cessa de pleurer et on n’entendit plus que de menus reniflements. Erwan fouilla machinalement dans sa poche ventrale et en extirpa un mouchoir qu’il tendit au petit. Il ajouta :
- Oh, et j’ai ramené de quoi manger !
Il ramassa le bouquet et l’exhiba. Les saucisses dégageaient un délicieux fumet de grillade.
- Wah ! Ce que vous êtes fort, monsieur !
Le coeur d’Erwan se gonfla de fierté. Pour une fois, il avait assuré et cela lui procura une intense satisfaction.

Ils partagèrent les saucisses qu’ils trouvèrent croustillantes dessus et moelleuses dedans puis ils s’installèrent pour dormir sur la fourrure douce et tiède du sol. Le bébé hérisson se nicha tout contre son protecteur :
- Bonne nuit, monsieur !
- Bonne nuit, petit.
La forêt nimbée d’ombre était tranquille et le guichetier se laissa gagner par la torpeur. Il somnolait quand la petite voix du hérisson s’éleva :
- Dites, monsieur... Vous m’aiderez pour libérer les autres ?
- Ben... c’est que je ne sais pas si... Il y a ce monstre et je ne suis pas courageux, moi. Je ne suis qu’un type ordinaire...
- Mais ils sont tous seuls et il va peut-être les dévorer !
- Je ne sais pas si c’est une bonne idée...
- Allez, dites oui ! Je suis sûr qu’à deux on peut y arriver !
Erwan poussa un profond soupir. Il se représenta les enfants, aussi seuls et terrifiés qu’avait pu l’être le petit pendant sa courte absence. Personne pour les sauver. Personne pour les ramener dans leur monde et les rendre aux bras aimants de leurs parents. Il les imagina pleurant dans le noir, serrés les uns contre les autres... Et puis, sans même qu’il ait le temps de la formuler, sa décision fut prise :
- OK, on va y aller.
- Je le savais que vous êtes courageux, en vrai !
Sauf que ses genoux tremblaient à tomber en morceaux. Mais il devait se rendre à l’évidence : l’aventure qu’il avait si ardemment attendue pour briser la banalité de sa vie, elle était là. Il ne devait pas la louper. Qu’elle soit réelle ou pas, il devait y aller à fond. Il y arriverait. Il mit tout de même un sacré bout de temps à s’endormir et, quand il le fit, il rêva de créatures terribles, aux bras de foudre.

Quand le guichetier s’éveilla, un chaud soleil baignait les arbres et des chants s’élevaient de toutes parts. Le hérisson bailla, roula sur le dos et s’étira. Ses minuscules yeux noirs papillotèrent puis il sourit en voyant Erwan. Celui-ci lui rendit son sourire. Ce que c’était chouette d’avoir un ami ! Ça vous donnait l’impression que tout pouvait s’arranger. Il se mit sur ses pattes :
- Bon ben, quand faut y aller... Tu te souviens par où tu es venu ?
- Oui, je crois.
- Montre-moi.
Il ramassa le petit animal, l’installa dans sa poche et se mit en chemin. Au sortir de la forêt, ils virent que la prairie était occupée par un immense troupeau, les échassiers jaunes qu’ Erwan avait aperçus la veille. Les bêtes ressemblaient à des autruches couleur de banane, avec une touffe de plumes sur la tête et une longue queue souple, tirebouchonnée au bout. Le guichetier songea d’abord à les contourner mais, comme ils picoraient paisiblement et avaient de tous petits becs, il finit par traverser prudemment le troupeau. Les animaux continuèrent de chercher leur pitance, en poussant par moments des gloussements graves.

Les deux amis firent route pendant ce qui leur sembla des heures. Le hérisson, son petit museau dépassant de la poche bleue, donnait des indications sur la direction et commentait tout ce qu’il voyait. Il montrait des animaux du doigt et s’exclamait avec enthousiasme. Erwan hochait la tête. Aussi loufoque et incompréhensible que soit ce monde, il commençait lui aussi à en voir la beauté. La plaine avait cédé la place à un paysage de collines ventrues, au creux desquelles coulaient des ruisseaux. Des tintements de grelots résonnaient de loin en loin et des nuages d’insectes bourdonnaient. Parfois, deux d’entre eux se percutaient en plein vol et explosaient dans une pluie d’étincelles. Bercé par la marche de son porteur et par la brise tiède, le bébé hérisson commençait à s’endormir. Erwan avait perdu toute notion du temps et il n’avait aucune idée de la distance qu’ils avaient parcourue, tant les échelles étaient trompeuses. A certains moments, il leur avait ainsi fallu un temps très long pour atteindre un point qui semblait tout proche, tandis qu’à d’autres, le paysage avait changé à toute vitesse. Le guichetier commençait à s’habituer à la musique diffuse que l’on entendait partout mais les couleurs chatoyantes –ciel multicolore, buissons turquoise, rochers pourpres- agressaient encore ses yeux accoutumés à la grisaille.

Il marchait plus lentement à mesure que la fatigue se faisait sentir. C’est qu’il n’était pas sportif, lui. Il suivait un sentier qui apparaissait puis disparaissait dans la végétation. Il aperçut soudain un objet clair et s’arrêta pour écarter les hautes herbes. C’était un panneau peint en blanc qui disait « ATTENTION : guili-guili ». Erwan ouvrit des yeux ronds :
- Mais enfin merde, ça veut dire qu... ?
Surgissant d’un fossé, une créature simiesque se précipita vers lui en agitant trois longs bras mous. Le guichetier n’eut que le temps de fermer les yeux avant que la chose ne soit sur lui. Il serra les dents, anticipant la douleur, mais rien ne vint. Se détendant un peu, il réalisa avec stupéfaction que les membres grêles ne faisaient que le chatouiller. Et il n’était pas chatouilleux pour deux balles. Rouvrant précautionneusement les paupières, osant à peine respirer, il observa son assaillant. Celui-ci était couvert d’une fourrure grise clairsemée et sentait un peu le fromage. A ce moment, le hérisson émergea du fond de la poche et lâcha un « yiiik » suraigu. Aussitôt, la créature détala et elle replongea dans le fossé où elle disparut.

Erwan reprit son souffle :
- T’inquiètes pas, petit... C’était pas dangereux...
- B..berk, il était pas beau !
- Ça, c’est pas de sa faute.
Il regarda autour d’eux pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’autres panneaux puis reprit :
- Ça va, petit ?
- Oh oui, monsieur. Je crois que j’ai eu un peu peur, c’est tout.
- Moi aussi...
- Je dormais et je faisais un rêve...
Il s’interrompit et prit un air gêné :
- Vous n’avez pas faim, vous, monsieur ?
- Ben si, maintenant que tu le dis, je grignoterais bien un truc. Comme un croissant par exemple...
Un croissant ce serait le pied. Ou même une dizaine de croissants. Bien croustillants et bien dorés, comme ceux de sa boulangère. Il pouvait presque les sentir, tièdes et pleins de beurre...Mais en fait, il les sentait pour de bon !

Tendant la truffe, il huma l’air. Une délicieuse odeur de viennoiseries arrivait jusqu’à eux, portée par le vent. Se fiant à son nouvel odorat de lolgue, il entreprit de suivre la piste. Il quitta le sentier, escalada une colline puis redescendit de l’autre côté à fond de train. Au creux d’un vallon ombreux, poussait un bouquet d’arbres aux ramures basses et touffues et il sembla à Erwan que le parfum provenait d’eux. En s’approchant, il constata que les arbres se déplaçaient en reptant sur leurs racines, et remontaient lentement la pente. Le guichetier haussa les épaules, blasé par tout ce qu’il avait déjà vu, et alla à leur rencontre. Son nez ne l’avait pas trompé : des croissants dodus pendaient aux branches. Le guichetier en cueillit une pleine brassée et il s’en régala avec son compagnon, puis, ils allèrent se désaltérer à un ruisseau. Le repas le mit de bonne humeur : tous comptes faits, c’était fastoche de trouver à manger ; pas de quoi fouetter une crème. Revenant sur leurs pas pour regagner la bonne route, ils dépassèrent les arbres qui, parvenus au sommet ensoleillé de la côte, s’étaient arrêtés et offraient leurs feuillages aux rayons bienfaisants.

Le sentier serpentait entre les collines et Erwan marchait en silence depuis un moment quand il demanda :
- C’est encore loin pour arriver chez... euh... le monstre aux bras de foudre ?
- Oh oui ! Je me suis enfui pendant deux jours avant de vous rencontrer. Il faut traverser un endroit tout sec, puis longer la mer et après, il y a encore une grande forêt. Pourquoi ?
- Pour rien...
Le guichetier se renfrogna. Il ignorait s’il allait de nouveau disparaitre pour retourner dans le monde réel et quand cela se produirait. Lui qui, si peu de temps avant, brûlait de trouver le moyen de rentrer chez lui, était maintenant inquiet à cette idée. C’est qu’il ne voulait pas abandonner le gamin. Surtout qu’il avait vidé la bouteille d’alcool hindou... Pouvait-il en racheter ? Il n’était même pas sûr de retrouver le chemin de l’épicerie. Mais, après tout, il n’allait peut-être plus disparaitre. Le petit ne le faisait pas, lui. En tous cas, inutile de l’inquiéter avec ça pour le moment. Etre perdu dans un monde à la noix loin de sa maman était déjà bien assez pour son coeur tendre.

La lumière commençait à diminuer quand l’odeur des embruns parvint aux narines d’Erwan. L’herbe soyeuse s’était raréfiée et il avançait à présent sur du sable que le vent sculptait en vaguelettes régulières. Au-dessus de lui, des bulles d’eau plus ou moins grosses flottaient dans les airs, se déformant et miroitant sous le soleil. A l’intérieur de certaines nageaient des animaux marins à l’apparence fantastique, raies géantes cuirassées, poissons multicolores munis de cornes, crevettes lumineuses. Un son grave et monocorde planait dans l’air, évoquant le chant d’une baleine. Erwan évitait de passer sous les masses aquatiques en suspension, de peur qu’elles ne cèdent subitement. L’eau, ce n’était pas trop son truc. Le bébé hérisson, quand à lui, observait le phénomène avec ravissement. La mer leur apparut soudain entre les dunes, étincelante, reflétant les mille couleurs du ciel bigarré, et ils s’arrêtèrent pour la contempler.

La plage s’étirait à gauche et à droite, à perte de vue, et Erwan prit la direction que son jeune compagnon lui indiquait. Ses pattes s’enfonçaient dans le sol tiède et le sable glissaient entre ses coussinets. Le parfum du sel et des algues lui évoquait des contrées paradisiaques qu’il n’avait jamais vues qu’en fond d’écran et il se prit à rêver de vacances qu’il n’avait jamais prises. Quand il rentrerait chez lui, se dit-il, il poserait un long congé et partirait quelque part, dans un endroit où le ciel était bleu. Ouais, quand il aurait sauvé les gosses (s’il y parvenait), c’est ce qu’il ferait. Et il demanderait au tiot s’il voulait venir. Ça, ce serait vraiment chouette. Il passa non loin d’une bulle d’eau qui planait plus bas que les autres et, à l’intérieur, un phoque miniature au pelage bouclé lui fit un clin d’oeil. Impulsivement, il tendit la main, traversa la paroi aqueuse et flatta la tête du phoque. Celui-ci se tortilla en souriant.

Erwan descendit la dune, s’assit sur le sable face à la mer et vérifia que sa queue ne trainait pas n’importe où.
- On fait une pause, petit ?
- D’accord, monsieur.
Le hérisson descendit de la poche en glissant maladroitement sur la fourrure bleue et sauta au sol. Il ramassa un coquillage rose et le colla contre sa minuscule oreille. Le guichetier reprit :
- Tu sais, tu peux... euh, tu n’es pas obligé de m’appeler monsieur.
- Oh. Mais comment je pourrais vous appeler vu qu’on ne sait plus nos noms ?
- Ben... Chais pas, moi. Grand ? Biloute ?
Le petit éclata de rire et roula sur le dos :
- Je n’oserai jamais vous appeler comme ça !
- Et tu peux me tutoyer aussi.
- C’est que vous êtes une grande personne et maman m’a dit qu’on doit avoir du respect.
- C’est très, très bien, ça. Mais maintenant qu’on se connait... Enfin, maintenant qu’on est... Enfin, tu vois, quoi ?
- Oh oui ! Vu qu’on est amis, je crois que je peux vous dire tu !
Un large sourire fendit la truffe d’Erwan. Ça y est, c’était officiel, il avait bel et bien un ami. Un vrai. Pas quelqu’un qu’il payait pour lui raconter ses problèmes, pas un barman trop familier, pas quelqu’un qui ne venait le voir que pour le convaincre de faire grève. Un ami. C’était comme une lumière au bout d’un tunnel, comme un verre d’eau quand il fait chaud, comme quand on enlève des chaussures trop petites.
- Elle est jolie, hein, la mer ?

Le hérisson s’appuyait sur le genou du guichetier et regardait l’horizon miroitant. Il ajouta :
- Ce n’est que la deuxième fois que je la vois. Maman et moi, on n’a pas trop d’argent pour aller dans des endroits.
- Oui, elle est magnifique. Il est agréable, ce monde, même si j’y comprends rien.
- Et même s’il y a un vilain monstre.
Ils restèrent un moment tous les deux sans rien dire. La lumière avait diminué jusqu’à une sorte de crépuscule et les nuages cubiques prenaient des teintes pourpres. Emergeant de la surface des vagues, de larges bulles d’eau se formaient en chuintant et dérivaient vers l’intérieur des terres, amenant des parfums iodés. Le hérisson demanda d’une voix mal assurée :
- Vous... tu vas disparaitre encore bientôt ?
- Je ne sais pas...
Erwan se pencha vers le petit animal qui l’observait, les yeux un peu humides :
- Mais si je disparais, je trouverai un moyen de revenir très vite ! Alors, tu dois me promettre de m’attendre bien sagement. Et sans paniquer.
- Promis !
- D’ici là, il faudrait trouver un coin pour dormir...
Une voix métallique retentit derrière eux :
- Si vous voulez, dzzit, vous pouvez dormir chez moi.

Le guichetier et son compagnon se retournèrent d’un bond. Enfoncée jusqu’aux chevilles dans le sable, se trouvait une femme de métal. Elle était petite et boulotte et pas très réaliste. Les plaques de bronze qui la composaient étaient rivetées et une cheminée sur son épaule laissait échapper des nuages de vapeur. Elle portait une robe victorienne corsetée, pleine de plis compliqués à l’arrière, ainsi qu’un sac à dos exagérément volumineux. Erwan haussa un sourcil (à force de faire ça, il allait finir par rester crispé ainsi) :
- Euh... quoi ?
- Si vous voulez, prtprrt, vous pouvez dormir chez moi.
- C’est... très aimable à vous.
- Je vous en prie.
- Vous êtes un robot, madame ?
Le petit avait fait le tour de la nouvelle arrivante en la lorgnant avec curiosité. Elle se pencha sur lui en grinçant :
- Disons plutôt un automate, mon enfant, klok.
Sa voix était curieusement plate, comme dénuée de toute inflexion.
- Super classe ! Et c’est loin chez vous ?
- Pas du tout puisque ma maison est dans mon sac, prrt. Je vais d’ailleurs vous prier de reculer afin que je puisse la déplier.
Sa voix cliquetait et elle sentait l’huile pour moteur. Le guichetier la jaugea. Etait-ce sage de faire confiance à une inconnue ? Dans son quartier, une telle imprudence lui aurait valu de se faire détrousser voire séquestrer dans une cave. Cela dit, on n’était pas à Roubaix, ici. Il resterait sur ses gardes, quand même. Après tout, il avait la responsabilité du petit.

Pendant ce temps, la femme mécanique avait déposé son sac à dos au sol et entrepris d’en vider le contenu. Elle étala d’abord une vaste surface plane puis, par un jeu complexe de panneaux dépliant ou coulissant, il y eut bientôt un chalet de bois, avec des portes sur les côtés et une fenêtre à l’avant, le tout assez grand pour qu’ils y tiennent à trois confortablement. La femme mécanique sortit alors une trousse de sous ses jupes, en extirpa des clés de différentes sortes et se mit à serrer des boulons et à enfoncer des chevilles un peu partout sur la structure. Une fois cela fait, elle reprit le dépliage de la maison, déroulant des sols de lattes, déployant des murs. Sous le regard ahuri d’Erwan, la construction gagna successivement une pièce à gauche, une à droite, trois derrière, puis un premier étage complet. Deux minutes plus tard, sans qu’il ait su dire comment c’était arrivé, il y avait un toit en vraies tuiles, un jardinet entouré d’une clôture et des bacs de fleurs aux fenêtres. Le petit hérisson avait assisté à la scène bien sagement, apparemment sans se douter que le spectacle violait quelques lois de la physique.

La femme mécanique les fit entrer et les guida vers un salon au sol parqueté et aux murs couverts de tableaux au point de croix. Le guichetier se dévissa le cou en passant et aperçut une cuisine carrelée de rouge avec un poêle à bois, ainsi qu’un escalier moquetté montant vers l’étage. Il tata le fauteuil avant de s’assoir. Moelleux et velouté. La vache, pour un truc pliable, ça ressemblait à un vrai !
- Faites comme chez vous, glic ! Je vais vous préparer un bon repas. Ce n’est pas tous les jours que j’ai des invités !
Elle s’esquiva en grinçant et en hoquetant. Un délicieux fumet de soupe et de pain grillé ne tarda pas à envahir la maison. Le petit hérisson fit le tour du salon puis partit explorer le reste des pièces. Quelques instants après, sa voix aigüe s’éleva :
- Vous... tu peux venir voir, monsieur ?
Erwan se leva, longea un couloir et pénétra dans une bibliothèque aux fenêtres occultées par de lourds rideaux. Une lampe à pétrole jetait des ombres tremblantes sur des rangées de livres reliés de cuir et des vitrines regorgeant d’objets hétéroclites : longues vues cuivrées, crânes d’animaux inconnus, bocaux cachetés de cire, plantes séchées, instruments de musique. Sur un buffet trônait un rubik’s cube avec une étiquette portant un point d’interrogation.
- Regarde, je crois que c’est magique !
Le bébé hérisson, trépidant d’excitation, se tenait devant une large vitrine et se tordait le cou pour en apercevoir le contenu. Erwan le souleva et observa à son tour.

Un grand nombre de fioles aux bouchons de cristal s’alignaient sur les rayonnages, de toutes tailles et formes. Elles portaient des étiquettes manuscrites et à l’intérieur de chacune se trouvait une minuscule tornade, tantôt colorée, tantôt grisâtre. Le guichetier, fasciné, se pencha sur l’une des fioles, un récipient allongé où se trouvait une petite tornade mauve, qui tournoyait en se tortillant. Il lut l’étiquette. Erwan Lacombe, 1987 T.T. Ces mots lui semblèrent familiers bien qu’il ne put en déchiffrer les caractères. Il fronça les sourcils et fixa la ligne d’encre ; cette fiole l’attirait inexplicablement.
- Celle-ci, shtonk, est à vous.
Erwan sursauta et fit volte-face. La femme mécanique lui souriait de son sourire figé, un tablier à carreaux noué autour de la taille et une corbeille de pain à la main.
- Excusez-nous ! Nous n’avons touché à... Euh... à moi ?
- Ceci est ma collection de souvenirs et cette fiole contient l’un des vôtres. Un souvenir égaré, si j’en juge par sa teinte, glank. Voulez-vous le récupérer ?
- Mais comment avez-vous... ? C’est sans danger ?
- Avec un filet à souvenirs ; il suffit d’attendre à côté d’une faille. Non.
- Quoi ?
Erwan commençait à avoir du mal à suivre cette conversation. L’automate expliqua doctement :
- Ce souvenir est peut-être mauvais et vous l’avez peut-être oublié volontairement. Tlic. Je ne peux le garantir. Je conserve une variété de mémoires, krrtrt, mais ne puis lire que les miennes, bien sûr.

Elle avait déposé le pain sur le bureau et prélevé la fiole de son étrange main aux rotules de bronze. Erwan ne pouvait détacher les yeux de la petite bouteille. Il fronça les sourcils et déclara hardiment (il se sentait décidément devenir audacieux dans ce nouveau monde) :
- Je prends le risque.
Il possédait déjà tellement de souvenirs pourris que ce n’était pas un de plus qui allait faire une différence. Et l’attraction que la fiole exerçait sur lui était trop puissante. Il déposa son petit ami sur le bureau. Celui-ci lui jeta un regard inquiet :
- Cela ne va pas te faire mal, hein, monsieur ?
- Le processus de récupération en lui-même est indolore, tttak, mon enfant.
La femme mécanique dévissa le bouchon de la fiole et la tendit à Erwan. Le guichetier observa la tornade s’extirper de son contenant puis s’élever vers lui en tourbillonnant. Elle semblait étinceler de minuscules paillettes. Les contours de la pièce autour commencèrent à s’estomper. Erwan hésita :
- Que dois-je f... ?

Il entre en courant dans la cuisine. Sur l’appui de fenêtre, le chat sursaute, hoche une oreille désapprobatrice puis se réinstalle confortablement. Les rayons du soleil font danser dans l’air de la poussière d’or. La cuisine sent le chaud, le sucre et le beurre. L’odeur met l’eau à la bouche de l’enfant. Mamie est là qui fouille dans une armoire dont il ne peut pas voir le contenu. Il s’accroche à ses jupes :
- Mamie, mamie ! C’est bientôt prêt ?
Elle se retourne, dépose sur le buffet la boite de thé et se penche vers lui. Sa figure est ronde et ridée comme une pomme séchée, encadrée de boucles blanches légères. Elle soulève le petit et le serre contre sa poitrine moelleuse, là où il fait si bon s’endormir :
- Bientôt, mon pouchin. Encore deux minutes.
Et elle lui dépose sur la joue un de ses bisous qui claquent. Il glousse de plaisir puis se tortille pour qu’elle le repose au sol.
- Tu t’es bien amusé avec papy ?
- Oh oui ! Moi, j’étais le capitaine Nemo, et lui il faisait rien qu’agiter le choumarin avec tous ses bras !
Mamie sourit : elle imagine bien la scène. Papy entre dans la cuisine :
- Hé ! Ça sent bon, par ici !
Sa voix est basse et douce. Sa moustache est toute décoiffée et sa chemise à carreaux dépasse de sa salopette. Mamie sort du four la tarte au sucre et entreprend de la couper...


Le guichetier revint à lui, avec encore sur la langue le goût de la tarte et sur les joues les baisers de sa grand-mère. Les larmes ruisselaient sur son museau et il souriait. La tornade était retournée sagement dans sa fiole. Le petit hérisson demanda timidement :
- Tu vas bien, monsieur ?
- Oh oui, je vais bien, tiot...
Il s’essuya les yeux de sa patte. La femme mécanique lui tendit la fiole :
- Gardez-la.
Erwan serra le petit récipient contre lui avec ferveur. La femme prit un autre objet sur une étagère :
- J’aimerais également vous offrir ceci, tklik.
Elle tenait par la chaine un volumineux pendentif de métal cuivré, figurant une planète entourée de plusieurs anneaux. Les différentes pièces semblaient mobiles. Erwan prit la chainette et fronça les sourcils :
- Qu’est-ce que ... ? A quoi ça sert ?
- Un Basculeur Subtil d’Hyper-Réalité. Vous le découvrirez quand vous en aurez besoin.
Et sur ce, elle reprit sa corbeille de pain et tourna les talons. Le guichetier contempla un instant encore le curieux artefact puis le rangea dans sa poche ventrale.

Plus tard, le guichetier et le hérisson se glissaient sous de moelleuses couettes de plumes. Ils avaient fait un délicieux repas de soupe à la crème, de pain grillé et de gâteaux aux fruits confits. L’automate les avait installés dans une chambre du premier étage, décorée de paniers de coloquintes séchées. Erwan éteignit la lampe à pétrole. Ils se souhaitèrent bonne nuit et glissèrent dans un sommeil paisible.

A suivre...
Est', l'année commence fort.

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