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De : Narwa Roquen  Ecrire à <a class=sign href=\'../faeriens/?ID=25\'>Narwa Roquen</a>
Date : Mardi 21 fevrier 2017 à 23:06:20
Succession




Je referme la porte derrière moi. Le brouillard s'est levé, et un soleil incandescent fait exploser sa toute-puissance sur le jardin à l'abandon. Sa lumière étourdissante repeint en beauté joyeuse toutes les laideurs marquées par le temps : le sapin desséché, les buissons de ronces sur l'ancien potager, la mousse noire sur la murette et la peinture écaillée sur la barrière cassée. Tout commence. Je suis moi, je suis libre, et je suis Maîtresse.

La porte grinça quand je la poussai. Qui l'avait franchie avant moi, ces dernières années ? Mélansia ne sortait plus guère. Quand la Chambre la sollicitait, elle envoyait aux Sages un corbeau affamé qui délivrait un message haineux et méprisant avant de se précipiter sur tout ce qui semblait comestible, un reste de biscuit, une plume d'oie, une rognure d'ongle, un crâne chauve...
J'exerçais la sorcellerie en mon nom depuis douze ans. Depuis douze ans, j'avais consacré chaque instant de ma vie à combattre tous les maux de notre terre. L'invasion des sauterelles, les incursions des pirates, l'épidémie de peste, l'éruption du volcan... autant de malheurs qui m'avaient trouvée, d'avant l'aube à bien après le coucher du soleil, sillonnant les routes pour porter secours aux bêtes et aux gens. Quand je ne battais pas la campagne, je m'enfermais dans mon laboratoire, expérimentant philtres, onguents et potions, testant sortilèges et enchantements, recherchant toujours de nouvelles solutions à des problèmes qui n'existaient pas encore, pour ne jamais être prise de court.
La chance m'a accompagnée ; je n'ai pas pu les sauver tous, mais j'ai remporté certains succès ; cependant il n'est pas dans ma nature de tirer gloire ou profit de mes réussites. La sorcellerie est un art difficile, et l'échec nous guette d'autant plus que la confiance nous aveugle. Prudente, je suis restée prudente même dans mes plus folles tentatives, n'implorant jamais la capricieuse demoiselle qui joue aux dés avec les Dieux. J'ai seulement essayé de faire de mon mieux.

La grande pièce était sombre, la cheminée emplie de cendres froides et le sol recouvert d'une épaisse couche de poussière. Il flottait une odeur de moisi à laquelle se mêlait la puanteur âcre de la chair putréfiée – quelques rats crevés sans doute. Deux corbeaux que je ne connaissais pas voletèrent autour de ma tête en poussant des cris stridents. Le comité d'accueil ? Je le jugeai piètre, je m'étais attendue à mieux. Peut-être était-elle encore plus faible que je ne le pensais. Mais je me méfiais de sa fourberie, et plus encore quand elle ne la montrait pas.
"Paix", prononçai-je en levant la main. Les corbeaux se posèrent sur la table. Je leur allouai à chacun deux poignées d'orge. J'avais prévu.
Au bout de la salle était la porte de la chambre, et je savais qu'elle était là.
Ensuite, je sortirai. Je refermerai la porte derrière moi. Sûrement, le brouillard se sera levé, et un soleil incandescent fera exploser sa toute-puissance sur le jardin à l'abandon. Sa lumière étourdissante repeindra en beauté joyeuse toutes les laideurs marquées par le temps. Tout commencera, je serai moi, je serai libre...
Cette porte-là pouvait être celle de l'enfer.
Ou pas.
Après tout c'était une porte en bois tout à fait banale, et j'étais une bonne sorcière. Certains disaient même une grande sorcière, mais écouter les flatteurs affaiblit l'âme des tâcherons honnêtes.


Je ne suis plus une petite fille. Elle a essayé de me tuer plusieurs fois, depuis bien avant que je naisse. J'étais sans défense et je croyais pouvoir l'aimer. Pourtant, j'ai survécu. Les Dieux, le Destin, le Hasard, la Chance ? Sûrement pas mon mérite. Mais j'ai survécu, et je n'ai pas gardé de haine dans mon coeur. Les gens font ce qu'ils croient juste. Les Dieux les aveuglent parfois. Certains coeurs se dessèchent comme les plantes qui ont manqué d'eau, et je n'y connais pas de remède.
Je n'ai pas peur. La petite fille en moi a peur, mais je suis maintenant capable de la protéger. Si j'avais voué ma vie aux Dieux, dans le silence obscur d'un Temple, sans doute pourrais-je ressentir de la pitié pour cette vieille femme amoindrie à qui les Sages de la Chambre ont retiré son statut de Maîtresse, pour me l'offrir. Mais j'ai beau regarder au plus profond de moi-même, je ne trouve pas une once de pitié. Juste une lassitude, une envie d'en finir avec cette corvée déplaisante que les Sages m'ont imposée comme une épreuve initiatique. Et c'est juste. Comment pourrais-je supporter les responsabilités de ma nouvelle charge si je ne peux pas l'affronter, elle ? Je suis en paix avec moi-même. Je ne lui dois rien. Sauf peut-être ce qu'elle m'a donné sans le faire exprès, la soif de vivre des survivants, leur ténacité, leur courage, leur liberté...
Un élancement dans le bas du dos, à gauche. Je grimace, je m'appuie à la table. Est-ce que... Non, c'est trop tôt. Respirer, envoyer de la lumière blanche... ça va aller.

Une porte à pousser, parce qu'il me faut le faire. Je contrôle ma respiration. Pas de haine, pas de colère, pas de mépris. Tout sentiment négatif envers elle lui donnerait prise sur moi. Aucun désir de vengeance. Ce qui doit être fait sera fait parce que c'est juste et que c'est la décision des Sages. Je réfrène un rire intérieur quand une pensée saugrenue me surprend : au lieu d'être là, je pourrais être en train de chevaucher Belle, ma gentille licorne, et nous nous envolerions au milieu des nuages. Alexandre, l'aigle royal, essaierait de nous éblouir de ses acrobaties aériennes, et nous lui répondrions gaiement en reproduisant à la perfection ses boucles, ses piqués, ses renversements et ses vrilles...
Allons, plus tard. La vie m'attend dehors, et elle est magnifique. Savoir différer la réalisation de son désir est une acquisition d'adulte. Et, pour le meilleur et pour le pire, je ne suis plus une petite fille.
J'ai poussé la porte. Un chandelier encroûté de cire diffuse une lueur blafarde et vacillante. Des relents d'encens fanés agressent mes narines. Acide, comme du lait tourné. Amer, comme un café trop fort. Et puis poussière, moisi, pourriture... Mélansia est dans son lit, relevée par plusieurs oreillers, les mains posées à plat sur une couverture déchirée par endroits et partout souillée de taches diverses. Autour d'elle, sur le lit, des livres et des grimoires. Un verre opaque contenant un fond de liquide trouble est posé sur la table de chevet, jouxté par un quignon de pain moisi, un trognon de pomme desséché et un flacon sombre recouvert de poussière – un remède ? Elle a les yeux clos mais je sais bien qu'elle est vivante. Elle me fait mariner, c'est de bonne guerre. Je n'ai aucune raison de lui souhaiter le bonjour.
"C'est Cassia. Je suis venue chercher le Globe.
- Toujours concise et efficace, future Maîtresse Cassia ? Merci de t'inquiéter de ma santé. Le Globe est à moi, tu ne l'auras qu'à ma mort... si tu existes encore. Je suis la Maîtresse Suprême, et même si mon corps est fatigué, mon esprit est toujours aussi vif."
Alerte. Je n'aurais pas survécu sans ce sens inné du danger imminent, s'en souvient-elle ? Je me suis baissée juste à temps, sa boule de feu est passée bien au-dessus de ma tête et s'est écrasée contre la porte, qui s'embrase aussitôt. Je ne crains pas le feu. Mais je ne la laisserai pas m'accuser de tentative d'assassinat. D'un doigt levé, j'apaise les flammes. C'est presque amusant.
Elle a refermé les yeux. Elle doit se concentrer sur son prochain coup.
Le spectacle qu'elle offre est pitoyable. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Sa maigreur est effroyable, ses chairs pendent autour de son squelette comme des lambeaux de haillons sur le corps d'un mendiant. Elle n'est plus qu'un amas de rides et de flétrissures. Ses yeux semblent démesurés, quand elle les promène d'un air hagard dans la pièce nauséabonde. Malgré elle, son regard s'est attardé un instant de trop sur la coiffeuse surmontée d'un grand miroir, sur laquelle s'entassent flacons et pots de crème, crasseux et poussiéreux, vestiges obsolètes et forclos des soins qu'elle accordait autrefois à son apparence. Lentement, je soulève le plateau. Le Globe est là, obscur, silencieux. Je compte jusqu'à sept avant de tendre la main (une vieille habitude, que m'enseigna mon Maître en sorcellerie Guimard le Borgne, que rien ni personne n'avait jamais réussi à surprendre). Et ma pensée s'envole éperdue de reconnaissance vers l'âme aujourd'hui bienheureuse de mon professeur. Un scorpion de belle taille dresse sa queue mortifère, prêt à l'attaque. J'éclate de rire, j'en élève depuis dix ans... et de bien plus gros ! Leur venin a des propriétés curatives exceptionnelles, même si leur manipulation requiert une extrême prudence. Mais je m'entends bien avec eux. Je les nourris, ils ne me craignent pas plus que je ne les redoute. Ils savent que je sais. Quand tout est dans l'ordre des choses, il n'y a pas de place pour la peur.
Il me suffit d'un regard pour sidérer la bête, que je soulève ensuite délicatement avant de la reposer à terre.
"Va vivre ta vie en des lieux plus prospères", lui dis-je aimablement tandis qu'effaré et ravi il se précipite sous la commode.
Je prends le Globe dans ma main. Il hésite un instant, puis il s'éclaire, se remet à palpiter doucement en ronronnant, tiède et confiant. Il m'a reconnue comme sa légitime propriétaire. Je suis désormais Maîtresse. Bientôt je vais refermer la porte derrière moi, et je suis sûre qu'un soleil incandescent aura chassé le brouillard et qu'il fera exploser sa toute-puissance sur le jardin à l'abandon. Toutes les laideurs seront repeintes en beauté joyeuse...
"Tu n'as pas le droit !", glapit-elle. "Je suis la Maîtresse Absolue et Incontestée, et tu n'as pas le droit de me voler le Globe ! Mes corbeaux...
- Tes corbeaux sont à mes ordres. Je les ai nourris.
- La Chambre des Sages...
- ... t'a destituée. Je suis la nouvelle Maîtresse. Je ne te veux pas de mal, mais je ne te cèderai pas."
Elle se relève un peu sur ses oreillers et me foudroie d'un regard haineux.
"Ah, ton père t'a bien dressée contre moi, le lâche. Il n'a jamais osé m'affronter en personne, mais il m'a volé ma fille aînée, et il en a fait mon ennemie ! Ton père chéri, cet incapable goujat qui n'était expert qu'en fanfaronnades, t'a-t-il raconté par le menu toutes les humiliations qu'il m'a fait subir ? Toutes ses amantes, il te les a présentées, sans doute ? Et tous les grimoires qu'il m'a volés, pour se prétendre ensuite le plus talentueux des Mages ?"
Je garde le silence. Mon père n'était pas un parangon de vertu, et il maniait le mensonge mieux que personne. Mais il m'a permis de survivre. Cela au moins, je le lui dois. Aïe ! J'ai comme un noeud douloureux dans le bas du dos, toujours à gauche. Quelque chose de tendu et de crispé, comme un vieux souvenir qui refuse de se taire. Mais le passé en nous doit mourir. Il y a une porte à refermer qui m'attend. Le soleil qui a chassé le brouillard. La lumière comme un remède à la laideur de l'abandon. Et la liberté.
Sur sa couche lamentable, la vieille sorcière pérore toujours.
"Heureusement que ton frère et ta soeur sont morts. Sinon, vous auriez été trois à vous acharner sur ma pauvre carcasse !
- Ils sont morts parce que tu les as tués.
- Ah voilà bien l'oeuvre malfaisante de ton père ! J'ai tant pleuré, sur leurs pauvres petits cadavres décharnés... Aucune magie, aucun sortilège, je n'ai pas pu les sauver ! Tu ne peux pas savoir ce que c'est, pour une mère, que de voir ses deux enfants s'éteindre lentement, jour après jour, sans n'y rien pouvoir changer ! Et serrer ensuite dans ses bras ces dépouilles adorées...
- Ils auraient pu être plus puissants que toi. Rien n'égale la force des jumeaux. C'est pour ça que tu les as tués.
- Cruelle, cruelle ! Comment peux-tu proférer une telle horreur ? Mes jumeaux, mes tout-petits...
- Tu avais bien essayé de me supprimer, avant eux. Mais tu as échoué...
- Tu es venue trop tôt, je n'étais pas prête. Et puis, enfant, tu étais rebelle, tu étais odieuse... Je voulais juste t'éduquer...
- En me jetant dans le feu ? Education flamboyante ! Par malheur pour toi, j'avais déjà le Don. Et mon père m'a soustraite à ta malfaisance.
- Tu n'as rien compris ! Tu ne comprendras jamais rien à rien ! Tu es comme lui, opportuniste, ambitieuse, sans coeur ! Aucun homme ne t'aimera jamais, et jamais ton ventre aride ne portera d'enfant ! Je te maudis, je te maudis !
- Pour me maudire, il te faudrait encore un pouvoir. Tu n'en a plus. Ton temps est révolu. Le Globe m'a reconnue, je suis la nouvelle Maîtresse."


J'ai laissée ouverte la porte de la chambre. Les corbeaux m'ont suivie quand je suis sortie. Au fond de mon ventre frémit une vie nouvelle, et je n'en ai rien dit, et elle ne le saura pas. Elle en aurait tiré plaisir, imaginant je ne sais quel nouveau conflit, quelle nouvelle rivalité haineuse... Mais j'élèverai ma fille dans l'amour et le respect, et elle m'aimera comme tous les enfants du monde, qui n'espèrent qu'une chose, de pouvoir aimer leurs parents sans danger pour eux... et peut-être même y en a -t-il qui n'imaginent même pas que cet amour pourrait les mettre en danger.
Et puis, si elle en est capable et si elle le souhaite, je lui cèderai ma place avec joie et fierté. A moins qu'elle ne préfère faire pousser le blé et traire le lait des vaches, comme son père, mon bien-aimé, et cela me fera également sourire de bonheur...


La douleur dans mon dos s'est évanouie. Les comptes sont soldés. Je ne veux garder qu'un seul souvenir. Il n'y a pas eu de victoire, seulement un vieux relent de souffrance qui a enfin fini par disparaître. Comme la dernière croûte qui tombe d'une cicatrice, d'une plaie guérie qui ne saignera plus jamais. Je ne me sens pas différente, ni plus forte ni blessée. La vie suit son cours et personne ne retient l'eau qui passe. Peut-être l'amour peut-il changer une petite partie du monde, et peut-être pas. Je vais poursuivre ma route. Un jour, elle mourra. Alors je pourrai enfin me souvenir que j'ai eu une mère, et mes larmes seront sincères. Ce jour-là encore me reviendra ce moment où ma vie est redevenue légère.
J'ai refermé la porte derrière moi...
Narwa Roquen, le retour

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