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 Répondre à : WA - Participation exercice n°73 (edit n°2) 
De : Maedhros  Ecrire à <a class=sign href=\'../faeriens/?ID=196\'>Maedhros</a>
Date : Vendredi 19 fevrier 2010 à 20:53:57
Oui, j'ai apporté quelques changements!

ACTE DE FOI



La demande de mon éditeur de préfacer cet ouvrage est un joli pied de nez au destin. Mais Phil a toujours eu le chic de faire jaillir l’humour et la dérision là où on ne les attendait pas. En fait, Phil est l’archétype du gars qui a tout compris avant tout le monde et qui a toujours un tour ou un atout dans son sac ou sa manche. Je ne peux rien lui reprocher dans la mesure où il est absolument étranger à ce qui m’est arrivé. Dès lors, pourquoi refuser? Cela va faire grimper les ventes de cette réédition qui devrait, j’en suis sûr, pulvériser tous les records. L’idée est absolument géniale. Personne ne l’avait eue avant lui. Quand j’ai reçu sa lettre, j’ai longuement réfléchi. Un des rares privilèges que j’ai réussi à conserver. Une semaine. C’est pourtant long une semaine quand les rotatives attendent leur rendez-vous. Sans parler de mon temps qui s’épuise inexorablement. Je n’en ai plus beaucoup en réserve. Et pourtant c’est du temps qu’il faut parler. Dont je veux vous parler.

Car j’ai eu tout le temps de réfléchir à la manière dont les choses se sont succédées les unes aux autres. J’ai passé en revue tous leurs moindres détails à la recherche du fameux point de non-retour, l’instant précis où la machine s’est emballée et où le cours de l’histoire, de mon histoire, est devenu inéluctable. Tous ces microscopiques enchaînements qui, liés les uns aux autres, ont scellé mon destin. Après, j’ai tiré le trait sous la longue addition de mes échecs et de mes doutes, de mes capitulations et mes renoncements. Au bout du compte, le résultat de la grande sommation de mon existence, c’est que je me retrouve ici aujourd’hui. Et je n’ai rien retenu. Vous qui m’avez connu, aimé ou haï, n’oubliez pas que nous avons été ensemble. Plus proches que les plus intimes de nos proches. Il y a un peu de moi en vous, un tout petit peu. Et j’en appelle aujourd’hui à cette infinitésimale parcelle de moi en vous, cet invisible et insoluble lien qui, par-delà les océans et le vide, les gueules de bois du petit matin glauque et les ivresses passagères, nous a unis l’espace d’un infime battement de coeur. J’étais en cet instant magique tout près de vous, au centre de vos pensées et je vous aimais. Est-il plus bel amour, plus noble et plus désintéressé que celui qui traverse les apparences, l’espace et le temps? Où que vous soyez, qui que vous soyez, rappelez-vous de moi !

J’ai rencontré Malaparte par accident et de façon indirecte puisqu’il est mort bien avant que je naisse. Le livre traînait sur un coin de table de la salle d’étude du lycée. Je n’avais rien à faire alors je l’ai pris. Le titre m’avait intrigué. Kaputt. Il claquait comme un terrible étendard sur une plaine dévastée. Dès que j’eus commencé de lire les premières pages, le style flamboyant et épique de cet italien aux multiples facettes m’a immédiatement séduit. Quand la sonnerie a retenti, j’ai « emprunté » le volume, bien décidé à terminer la lecture de ce fascinant panorama des horreurs de la guerre.

Kaputt ne raconte rien en tant que tel. Malaparte, durant la seconde guerre mondiale, était un correspondant de guerre pour un journal italien sur le front de l’Est. Brillant intellectuel, Malaparte était le dépositaire romantique d’une culture européenne en pleine dilution, broyée par la montée des extrémismes idéologiques et le matérialisme conquérant. C’est ce prisme singulier, renvoyant directement au Décaméron de Boccace, qui permet à Malaparte, de dépeindre, avec une apparente insouciance, une quasi légèreté, la cruauté banale et ordinaire du conflit qui faisait se convulser l’Europe.

La guerre pourtant n’est jamais directement présente. Nulle scène de bataille, nul affrontement dantesque ou picaresque de régiments blindés, nul assaut héroïque d’infanterie. Non. Bien sûr, elle est omniprésente et menaçante mais elle est volontairement tenue hors du champ visuel direct. Elle est bien là mais invisible. Malaparte se contente de décrire ses effets sur les caractères et les choses avec une précision infernale, décortiquant presque anatomiquement les coeurs et les reins. Bourreaux et victimes sont intimement proches dans le destin qu’ils partagent malgré eux. La guerre est certes la clé qui rend chaque image compréhensible mais le génie de Malaparte métamorphose quelques instantanés photographiques inédits en sublimes pages où la déraison et l’exagération, la farce tragique et l’avilissement de l’intelligence confinent au surnaturel. Comment expliquer sinon ce sentiment de curiosité dégoûtée qui nous étreint devant le triste sort des chevaux pris dans les glaces du lac Ladoga? Ou bien quand il raconte la terrible histoire de Spark, le chien de chasse, le setter racé d’un diplomate italien dont l’univers entier s’est écroulé quand il a entendu le fracas des bombes allemandes pilonnant Belgrade lors de l’opération Châtiment, prélude à l’invasion de la Yougoslavie.

Malaparte n’est certes pas un écrivain facile. Il est exigeant et versatile, onirique et mythomane. Beaucoup de choses ont été dites sur la véracité de ce qu’il a rapporté de ses pérégrinations de la Finlande à la Roumanie, du nord au sud du front de l’Est. En a-t-il fait trop ? Honnêtement, je pense que Malaparte a simplement voulu témoigner de sa vérité, de la vérité telle qu’il la saisissait par ses sens et sa vive intelligence, en donnant au spectacle qui l’entourait une dimension supplémentaire, analogue à celle de ces tragédies grecques où dès le premier vers, la destinée se moque ouvertement des héros qu’elle veut perdre.

A ses yeux, cette guerre marquait la fin d’une époque. Quelque part, il avait le sentiment d’assister à l’agonie d’une culture européenne rayonnante dont il était amoureux et dont les valeurs et les icônes étaient emportées dans le tourbillon de la barbarie hautement sophistiquée des nazis. Malheureusement, Malaparte doutait également de la capacité ou tout simplement de la volonté des futurs libérateurs, qu’ils fussent américains ou russes, de les restaurer.

A cet égard, il faut lire avec un soin tout particulier les conversations entre Hans Franck, le gouverneur général de Pologne et Malaparte. Ils devisent courtoisement, entre gentlemen, à propos du ghetto de Varsovie, des mérites comparés des peuples, de l’absence cynique de tout sentiment de culpabilité des prédateurs allemands et de la Pologne. Ce pays raffiné dont l’âme tourmentée appartient aux artistes, bercée par les notes mélodieuses d’une nocturne de Chopin. Sous les lustres et les dorures d’un palais polonais, les convives, indifférents aux convulsions qui déchirent la ville, dégustent des mets délicats servis dans une vaisselle précieuse. Ils échangent des répliques spirituelles et légères mais derrière les mots rôdent des monstres froids aux éclairs métalliques. Juste sous leurs fenêtres, des fantômes squelettiques, avec une étoile d’or cousue sur la poitrine, se glissent furtivement entre les projecteurs aveuglants et les flammes dévorantes, pour se réfugier dans les profondes ombres bleues.

Il y a entre ces lignes, où la musicalité de l’écriture de Malaparte vibre réellement, un effroi glacé et impuissant. Mais l’histoire qui m’a sans doute le plus touché, le plus ému, celle qui concentre en quelques pages toute la symbolique de cette guerre, c’est celle du saumon et du général allemand. Je n’ai jamais depuis contemplé des pêcheurs en eaux vives sans repenser à cette parabole magistrale.

Toutefois, lorsque la dernière page a été tournée et que la nausée se fut quelque peu dissipée, j’ai éprouvé une curieuse sensation de manque. De vide. L’absence de divin dans ces destinées humaines. Dieu semble absent tout au long de ces chroniques. Une absence qui a plongé le monde dans le chaos. Aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé. Comme l’avait prédit Malraux, Dieu est omniprésent. Une omniprésence qui plonge, à mes yeux, tout aussi sûrement le monde dans le chaos. Comment se fait-il que l’absence ou la présence de Dieu aboutissent toutes deux aux mêmes conséquences ? Qui pourra apporter une réponse satisfaisante ?

C’est une sensation assez vertigineuse de penser que je ne serai plus de ce monde quand vous lirez ces lignes. Vous connaissez mon histoire, inutile de perdre du temps avec ça. Il m’a été accordé deux pages. Deux feuilles blanches pour rédiger cette préface. Deux malheureuses pages, c’est tout ce que ce tribunal d’illuminés a consenti à m’accorder au terme d’une éprouvante négociation entre le Cercle Indépendant des Editeurs Libres et les autorités religieuses. Le Nonce apostolique a fait preuve pour une fois d’une magnanimité extraordinaire. Mes lignes ne seront pas censurées et seront couvertes au surplus par l’immunité diplomatique. Bien sûr, j’ai dû concéder deux ou trois bricoles de mon côté. J’ai juré de n’en rien dire mais il y a des silences bien plus bruyants que dix mille étudiants jetés dans les rues de Paris. Le sourd-muet qui contrôlera le respect de mes engagements appartient au Château Saint-Ange. Un émissaire désigné par les plus hauts dignitaires romains. Deux pages. Cent lignes, quelques quinze cents mots. Il paraît que je suis un auteur adulé, acclamé, entré vivant au Panthéon des plus grands écrivains, le dernier rempart contre l’obscurantisme. Il paraît.

Pourtant, je me sens plutôt comme un bouchon de champagne. Quand il fuse vers le plafond, il croit rejoindre les étoiles! Ce pauvre petit bouchon ne se doute pas, en s’élevant à toute vitesse, que son bonheur prend fin dans les hourras et les confettis multicolores. Il imagine qu’il a pris de l’importance. Il imagine qu’il a cessé d’être opprimé, comprimé, encerclé. Qu’il est enfin reconnu par tous... enfin... Jusqu’à ce que le sol devienne le ciel en un curieux retournement de situation. Jusqu’à ce que le balai impitoyable l’envoie promener sans ménagement sur le petit tas d’ordures dans le coin de la pièce. La fête est bien finie pour le petit bouchon de champagne. Il a eu son instant de gloire. Que peut-il demander de plus ?

Au-delà du Saint-Empire, mes écrits sont au programme des plus prestigieuses universités et il ne se passe aucun jour sans qu’une thèse ne soit publiée sur la signification de mes réflexions. Et cette notoriété s’est transformée en véritable idolâtrie maintenant que mon sang vaut mille fois son poids en or! Moi, le sans-Dieu, le renégat de toutes les croyances, le mécréant éternel, je suis l’objet d’un véritable culte ! L’ironie de l’histoire c’est que lorsque je monterai sur le bûcher, mes livres seront tous à mes pieds.


M

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