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De : Maedhros  Ecrire à Maedhros
Date : Dimanche 9 mai 2010 à 18:20:40
ZONE NOIRE



La lumière crue des néons traverse le barrage de mes paupières, focalisant un point chaud et dérangeant. Je n’ai pourtant pas envie d’ouvrir les yeux. Je sais ce qui m’attend. Je voudrais simplement rester au pays du Sommeil. Là-bas, je me suis fait un ami. Il m’a dit s’appeler Némo. C’est un petit garçon aux allures anachroniques et à la consistance incertaine. Il n’a aucune épaisseur et ses couleurs sont trop uniformes, juxtaposition d’aplats artificiels. Je le reverrais avec plaisir au cours d’une prochaine nuit. Bon, maintenant que je suis réveillé, il ne faut pas que je traîne dans le coin, sinon les noirs vont me tomber sur le paletot. La période de tolérance a pris fin avec l’aube. L’aube de mon quatre-vingtième jour.

Je rassemble mes maigres affaires. Elles tiennent dans le sac à dos que les bleus m’ont remis peu avant mon exil. Quatre vingt jours. Une descente ininterrompue dans les entrailles du monde. J’ai l’impression de filer tout droit vers le rectum d’où je serai expulsé comme un déchet organique non assimilable. Il y a moins de trois mois, j’étais un citoyen reconnu et respecté. Quatre vingt jours plus tard, je suis une merde dans le caniveau. Je frissonne. Le couloir de maintenance vibre doucement. Les machines des profondeurs se sont réveillées. Quelques minutes pour déguerpir avant que les jaunes et les verts ne surgissent pour gagner leurs postes. Je n’existe pas. Je suis une excroissance anormale tolérée, un quantième non significatif dans leurs statistiques. J’ouvre une porte, je grimpe pesamment plusieurs volées de marches et je débouche hors du complexe technique. L’air épais me pique les yeux mais cela ne me surprend plus. Je parviens même à supporter sa tonalité d’oeuf pourri. J’ai jeté mon masque urbain, inutile depuis que j’ai épuisé la dernière cartouche filtrante il y a deux jours. Bien sûr, ce n’est pas immédiatement mortel mais j’ai lu que les reins et le système lymphatique morflaient sacrément en cas d’exposition prolongée. Qu’est-ce qu’ils entendaient par « exposition prolongée »? Je n’ai pas retenu !

Mes jambes me font bien moins mal. Mes muscles réapprennent l’effort. Je peux marcher plus de deux heures d’affilée sans que le feu n’embrase mes poumons et que mon coeur ne se mette à tambouriner à tout rompre. Ma graisse fond à vue d’oeil. Je nage dans mes vêtements. Je ne me reconnais plus lorsque je croise mon double sur une surface réfléchissante. Avant-hier, j’ai même réussi à courir quelques dizaines de mètres pour distancer ce qui ressemblait vaguement à un chien. Courir! Moi! Mon avatar savait faire tout ça et plus encore. C’est du passé. Comme tout le reste. Mon avocat a plaidé en vain. Les auxiliaires de la justice ont été inflexibles. Le juge collégial a prononcé le verdict. Les appels ont été examinés dans la foulée. Le jugement a été confirmé par toutes les instances. Jusqu’à la Cour Suprême. Cela a pris moins d’une minute. J’étais déchu de tous mes droits sociétaux. La sentence a été mise à exécution dès le jour suivant.

A six heures tapantes, j’ai assisté au spectacle de ma propre mort, d’une certaine façon. Je me suis affaissé lentement pendant que la douloureuse sensation d’agonie, consécutive à la coupure de tous mes bio-accès, m’arrachait hors de mon avatar. Conçu en même temps que moi, il était moi dans la vraie vie. Celle qui compte. Dans l’Iconosphère. Tout a été très vite. C’est horrible de contempler un écran noir, de se sentir isolé, orphelin du reste de l’humanité. Sur ma porte, une croix noire a été peinte par les scripteurs officiels, ces machines aux traits vaguement humanoïdes..

Dès le jugement publié sur tous les réseaux, mes amis et mes débiteurs ont tous disparu. Toutes mes habilitations furent retirées. Sans elles, impossible d’accéder au moindre service. Plus de boulot. Plus d’argent. Plus rien. Un mort-vivant comme dans ces vieux 2D restaurés, aux effets antédiluviens. Tous mon patrimoine, tous mes biens ont été réquisitionnés par le gouvernement. Mon appartement a été classé en zone noire. J’ai libéré les lieux avant que les verts ne viennent procéder à sa réinitialisation. J’ai quitté le confort douillet de mon nid perché au cent soixante quinzième étage de la tour clanique. Avec tout ce que je pouvais emporter sur moi, conformément à la loi

J’ai gardé un livre. Je veux dire un vrai livre, écrit sur du vrai papier. Je l’avais acheté sur le site institutionnel de la Grande Bibliothèque. Un ouvrage à la couverture écornée et aux pages froissées. Un exemplaire d’époque, bon marché mais que j’ai acquis pour une petite fortune. L’histoire qu’il raconte est intemporelle, faite de magie et de grâce. Sous mon regard émerveillé, entre ses lignes, se déploie un univers noble et beau, lavé de toute souillure par le sacrifice d’un seul. Depuis, j’en lis quelques pages chaque jour et, durant cette parenthèse, mon esprit s’évade sur des chemins oubliés qui traversent de grandes forêts enchantées. Ce livre est l’un de mes deux trésors.

J’ai faim. Avant, tous mes besoins primaires, animaux, étaient satisfaits sans même y penser. A présent, je dois me débrouiller tout seul. Je passe une main calleuse sur ma nuque, là où l’implant neuronal a été occulté par une bande de tissu cicatriciel à prise rapide. Je sens à peine une légère dépression sous mon doigt. J’éprouve cependant de temps à autre la sensation frustrante qu’une transduction est sur le point d’être établie. Ce qui est désespérément impossible puisque tous mes connecteurs ont été inactivés de façon irréversible.

Je pose le sac à terre. Il devrait me rester quelques rations. Ils poussent la fausse sollicitude jusqu’à déposer de la nourriture et des vêtements sur des aires de ravitaillement. Soudain, deux zèbres émergent de l’ombre, non loin. Des psychopathes. Des malades qui se baladent aussi à l’air libre. Mieux vaut ne pas s’y frotter. Je reste prudemment accroupi. L’un tend son bras vers moi. Merde, ils m’ont vu. Sans demander mon reste, j’empoigne le sac et je m’éloigne rapidement. Mais ils se lancent à mes trousses. Dans mon malheur, j’ai la chance d’être tombé sur des nouveaux, aux corps encore gourds et obèses. J’ai dû leur ressembler au début. Ils sont lents et devraient vite se fatiguer. Mais la peur me noue le ventre. Je parviens aux abords d’une unité de recyclage. C’est un parc de vastes bassins circulaires où toutes sortes de boues et de bouillies aux relents sulfurés ou azotés fermentent quelque temps, pour être ensuite à nouveau digérées par des collecteurs installés au fond des cuves. En zigzagant entre les bassins, je repère un bulbe à demi-enterré. Je trottine vers lui en essayant de ne pas gêner les servants cybernétiques, petit robots ovoïdes. Ils ne sont heureusement pas agressifs avec leurs membres graciles d’insectes. Je soulève le couvercle de plexiglas qui protège un étroit boyau vertical s’enfonçant dans le noir. Des barreaux rouillés sont scellés à la paroi de béton. Je lève les yeux. Mes deux sinistres poursuivants sont à l’autre bout du champ. Ils n’ont pas renoncé. La journée sera pourrie. Je le redoute.

J’enjambe le rebord et m’agrippant aux anneaux branlants, je m’enfonce sous la terre. Ne pas penser au vertige. Ne pas imaginer que ce puits n’est qu’une foutue impasse. Heureusement, la descente n’est pas trop longue. J’ai compté cinquante degrés. Mon pied heurte le fond, plat et sec. L’obscurité est moins dense que ce que je craignais. Il y a une sorte de petite porte carrée derrière laquelle gronde une lourde plainte, raclement glaireux d’une gorge malade. L’ombre se fait plus profonde. Le disque blanc du ciel est obscurci. Quelque chose fait écran. Des éclats de voix tourbillonnent vers moi en rebondissant sur les pierres du puits. Les zèbres me collent au train. Ils ne m’ont pas lâché les salauds. Qu’est-ce qu’ils disent? Que je revienne? Ben voyons! J’ouvre l’écoutille. Je passe une tête circonspecte. De l’autre côté, une étroite corniche court le long d’un immense tunnel bétonné faiblement éclairé par quelques points lumineux. Sous la corniche, un vide effrayant d’où monte l’écho monstrueux d’un interminable gargouillis. L’autre paroi du tunnel est trop lisse et bien trop loin pour tenter quoi que ce soit. Mon choix est assez restreint. Droite ou gauche.

« Tu devrais aller vers la droite ! Et vite !»

La voix me fait sursauter. Une voix enfantine. Une voix que je reconnais. Une petite silhouette se tient dans l’angle le plus obscur du boyau vertical. Nemo. Mon petit copain du pays du Sommeil.

« Ils vont arriver. C’est une question de minutes. Dépêche-toi ! Ne pose pas de question. Il n’y a pas de réponse! »

La petite silhouette tremblote, vacille et s’évanouit avant que je n’aie le temps de réagir. Je m’engage sur la corniche en me plaquant contre le mur. C’est vraiment étroit, juste la place pour placer mes pieds. Pas moyen de bloquer l’écoutille. Sur cette marche parfaitement rectiligne, nul endroit où se cacher. Ils m’auront en point de mire. Je commence à avancer vers la droite. Le poids de mon sac, qui brinqueballe sur mon ventre, m’attire vers le vide. J’écarte les bras pour essayer de trouver des prises que je pourrais utiliser. Peine perdue. Toutefois cela me procure une meilleure stabilité. Je progresse un peu plus vite. Sur ma gauche, l’écoutille n’est plus visible quand des bruits du métal frappant la pierre s’ajoutent au grondement remontant du fond. Un zèbre émerge du conduit, à environ cinquante mètres. Il marque un temps d’arrêt, comme je l’ai fait. Puis il m’aperçoit. Je continue sans le perdre du regard. Ils sont tous les deux sur la corniche et mettent leurs pas dans les miens. Si la situation n’était pas si grave, leurs formes obèses prêteraient à rire. Deux bibendums en pyjama rayé. Oui, je pourrais en rire si leur seul désir n’était pas de me faire la peau. Qu’attendre d’autre de la part de psychopathes? Une toute petite voix dans ma tête me rappelle malicieusement que j’avais moi aussi un pyjama de ce genre quand ils m’ont foutu dehors! Non, ce n’est pas exact. Il n’était pas blanc avec des rayures noires. C’est un fait.

Drôle de poursuite. Ils gagnent du terrain, mais pas suffisamment pour constituer une menace à court terme. J’ai remarqué qu’ils n’avaient pas de sac à dos. Ils sont donc moins gênés et c’est un avantage. J’ai failli me débarrasser du mien. Cela aurait été une erreur.

Il contient mes dernières richesses. Si je les perds, je me perds aussi. Mon livre et son présent. Celui qu’elle m’avait offert. Un simple anneau d’or où est sobrement gravé : « Je t’aimerai toujours ». J’ai ensuite prêter un terrible serment que j’ai respecté parce que je l’aimais plus que tout. J’ai été condamné pour ça. Le sang ne peut être versé dans l’Iconosphère car il est impossible de remplacer un avatar sans altérer gravement l’équilibre psychique de son propriétaire. Elle était promise par les lois de son clan à un sinistre individu aux cornes belliqueuses. Mon avatar a tué l’avatar de son prétendant. Avant qu’ils ne mettent à exécution leur sentence, elle m’a juré qu’elle me retrouverait. J’ai foi en elle.

Le grondement devient différent, se parant d’une tonalité agressive supplémentaire. Cela enfle pesamment. Des volutes de vapeur d’abord isolées puis de plus en plus épaisses s’élèvent du gouffre. Cela ne présage rien de bon. Je me penche le plus possible, en tendant au maximum mon cou. Caché dans la perspective, un peu plus loin, s’ouvre un petit renfoncement. Ne pas regarder au-dessous. L’air est surchargé d’effluves qui piquent les yeux et la gorge. Le vacarme est assourdissant, la chaleur étouffante. Des arcs électriques dessinent des lignes iridescentes sur la paroi opposée. Une forte odeur d’ozone se répand dans le tunnel. Les deux pyjamas rayés accélèrent leur rythme. Ils doivent être aussi effrayés que moi. J’entends un cri affolé. L’un d’eux a fait un faux pas et a dévissé. Ses bras battent l’air inutilement quand il perd l’équilibre et tombe de la corniche. Ses cris accompagnent sa chute plusieurs secondes avant d’être brutalement coupés. Zappés. Son compagnon me lance un seul regard où je lis, malgré la distance, toute la détresse du monde. La folie a quitté ses yeux. Il est trop loin pour rebrousser chemin vers son point de départ.

Un fleuve menaçant monte vers nous. Un fleuve bouillonnant, aux couleurs malsaines. Le renfoncement est à portée de main. Le fleuve grossit rapidement et ses vagues, lourdes et moirées, lèchent dangereusement le béton juste sous mes semelles. Une odeur pestilentielle envahit mes poumons tandis que la chaleur devient infernale. Soudain, une forme oblongue jaillit à ma hauteur, essayant de me happer. Je me recule vivement contre la paroi, évitant de justesse une longue gueule béante, triangulaire et armée de crocs luisants. Une forme sombre et cauchemardesque passe à quelques centimètres et replonge sous les flots aussi rapidement. Qu’est-ce qui peut bien vivre là dedans ?

J’abandonne toute prudence pour franchir comme un équilibriste éméché les derniers mètres en un temps record. Je m’affale dans le renfoncement obturé par une écoutille similaire à la précédente. Haletant et à genoux, je la déverrouille quand le cri du dernier zèbre me vrille les tympans. Un hurlement inhumain. Je ne veux pas savoir. Je me jette comme un fou hors du tunnel et referme d’un coup de pied le sas. Une tempête semble s’être déchaînée derrière le panneau qui frémit sur ses gonds.

Je m’octroie un répit jusqu’à ce que mes muscles cessent de trembler. Je me trouve dans une pièce circulaire assez vaste et complètement nue. Une lumière qui me paraît peu naturelle se déverse en abondance d’une série de meurtrières percées juste sous une coupole située à une grande hauteur. Le panneau que je viens de refermer est la seule ouverture visible au niveau du sol. En explorant du regard autour de moi, je découvre alors les marches. Lames de métal brillant, elles sont d’une incroyable finesse. Fichées dans le béton de la paroi, elles remontent en spirale sur la circonférence de l’imposante structure. Aucune balustrade ou garde au corps ne protège l’ascension. Elles finissent par aboutir à un étroit palier de métal grillagé faisant face à une porte perchée sous la voûte. Ce jour sera définitivement particulier.

L’exil hors des écheveaux virtuels réduit drastiquement le taux de survie à moyen terme. J’ai vu des cadavres depuis mon exclusion, avant que les bruns ne les ramassent pour les recycler. Certains ont été visiblement terrassés par une crise cardiaque, leur système cardio-vasculaire n’ayant pu supporter les efforts réclamés. Certains, d’une maigreur extrême, étaient morts d’inanition, leur système digestif incapable d’assimiler une nourriture solide. Il faut dire que l’Iconosphère a modifié en profondeur les caractéristiques humaines fondamentales. Dès lors, le retour forcé à un mode de vie plus primitif est en soi une peine de mort à peine déguisée. D’autres enfin ont connu une mort violente. J’ai vu leurs visages tuméfiés et bleuis, leurs boîtes crâniennes ou leurs thorax enfoncés, leurs mâchoires disloquées, leurs membres brisés ou mutilés, leurs plaies béantes, larges et profondes et les mares de sang. Oui, malgré la toxicité de l’environnement et le dénuement dans lequel il se retrouve quand il est exclu des tours claniques, l’homme se montre toujours un loup pour son prochain.

Je me lève doucement pour éviter tout mouvement brutal. J’ai appris à écouter mon corps. Je ne commande plus mon avatar. Au sein de l’Iconosphère, j’étais un demi-dieu aux pouvoirs et aux privilèges étendus. J’étais un membre important de l’un des tous premiers cercles du Clan, un cadre dirigeant de l’Iconomie. Mon avatar jouissait d’un prestige considérable. Prolongement de ma volonté et de mes désirs, il incarnait dans l’Iconosphère, ma puissance et mon prestige. Il comblait tous mes appétits. Je n’avais qu’à penser pour obtenir ou accomplir. Simplement penser. C’est du passé. Mon avatar a été anéanti sur le bûcher des Infamies, au sein du tourbillon de forces qui a défait jusqu’à la trame même de sa matrice. Quand le lien a été rompu, j’ai senti une déchirure intense au plus profond de mon cortex. J’ai failli en perdre la raison. Hélas ! Je n’ai pas eu cette chance. J’ai survécu.

J’ai survécu également à la redécouverte de mon corps, de mon vrai corps. Un corps obèse et lourd, à la peau molle et lâche, aux plis disgracieux. Je ressemblais à ces pachydermes marins dont les avatars domestiqués peuplent certaines prairies de l’Iconosphère. Je me suis haï quand j’ai senti les fluides nauséabonds sortir de moi et souiller mes vêtements. C’était... dégoûtant. Dans le cocon cybernétique de la tour clanique, toutes ces contingences étaient invisibles et ignorées. Il y avait des machines discrètes et efficaces. Je n’avais qu’à penser pour obtenir, qu’à penser pour accomplir. Quand je déambulais le long des avenues de l’Iconosphère, lorsque je fréquentais les forums où réside son pouvoir, j’étais un demi-dieu, fier et altier, la représentation la plus fidèle de la perfection humaine. Mon avatar était ma véritable identité. Ce qui gisait entre les tubes des machines, dans la cellule capitonnée de la tour, n’était que la partie ignoble et indigne d’intérêt. Nul besoin de corps physique pour exister dans les sphères éthérées.

La montée des marches se fait sans encombre jusqu’à la porte. Je place ma paume sur la zone de contact et elle s’efface sans bruit, dévoilant l’obscurité verdâtre et apaisante d’un jardin intérieur. Une bouffée d’air moite m’environne et des senteurs boisées et florales flattent mes narines. Des soleils miniatures sont accrochés à des cintres suspendus à une prodigieuse hauteur sous une voûte en ogive. Des fougères et des massifs d’arbustes s’enchevêtrent à l’orée d’une forêt dense et obscure. De part et d’autre de la porte, les parois sont prises d’assaut par une végétation grimpante faite de longues lianes couvertes de fleurs mystérieuses, aux larges corolles blanches et rouges d’où jaillissent d’impressionnants sépales barbelés. J’ignorais que ce genre d’endroit existait hors de l’Iconosphère. Le sol est recouvert d’une terre grasse et souple où mes pieds s’enfoncent légèrement. Je m’accroupis pour en prendre une poignée. Le contact est moelleux, presque sensuel. Je porte la motte à mon nez où son arôme puissant réveille aussitôt des souvenirs champêtres qui remontent à la surface de ma mémoire. Des images de champs cultivés et de collines arborées. Ce sont des souvenirs fabriqués de toutes pièces, intégrés à des kits prêts à l’emploi directement injectés dans les centres mémoriels par induction neuronale.

Et puis je remarque le silence. Il n’est pas naturel. Ce n’est pas le silence d’un lieu désert. Non. C’est le silence formé par une présence qui se retient. C’est un silence attentif. Quelque chose m’observe derrière le mur végétal. Des yeux invisibles. La tension est palpable et les lianes elles-mêmes se sont immobilisées, les fleurs tournées vers moi, menaçantes. Cette jungle paraît infranchissable. Les arbres sont trop serrés pour que je me faufile entre eux. Leurs troncs se tordent selon des angles impossibles et leurs branches s’entremêlent de façon délirante. Aucune logique, aucune ligne directrice n’a présidé à la naissance de ce jardin. On dirait que le jardinier est devenu fou et qu’il a utilisé des semences contaminées et des engrais interdits. Ou bien il est mort et son jardin est devenu fou, de douleur ou de rage.

« L’apparence de toute chose est différente de ce qu’elle est vraiment ! »

Némo est là, tout près de moi, fragile apparition sans relief. Cette fois-ci je peux le voir, il ne se cache pas. Il est comme dans mon rêve. Un tout petit garçon à la tignasse sombre, vêtu d’un pyjama à gros boutons. Pourtant ses regards trahissent une maturité et une intelligence sans commune mesure avec son aspect physique.

« Je suis en train de rêver ? »
« Non, répond-il, tu ne rêves pas. Avant, tu rêvais mais plus maintenant. Je suis là parce que tu as besoin de mes services! »
« Quels services? »
« T’apporter conseil, de prévenir, t’aider pour tout dire. »
« Un bambin comme toi pour m’aider? Hors de l’Iconosphère? »
« Je suis l’image que tu souhaites voir! »
« Oh, je pensais que le Capitaine Nemo était du genre plutôt vigoureux, avec une barbe drue et une pipe à la bouche! »
« Je ne suis pas ce Némo là. Je suis celui qui voyage chaque nuit, sous l’effet d’un puissant charme, au pays du Sommeil. Mais ceci n’est pas utile en cet instant. Sache que je viens à ton aide chaque fois que tu en éprouves le besoin. »
« Bon ! Je dois devenir fou ! Mettons que je te croies. Comment faire pour traverser ce jardin? »
« Pourquoi le traverser. Il faut trouver son coeur d’abord. »
« Son coeur ? »
« Oui. Des réponses t’y attendent. »
« Je n’attends aucune réponse. Je suis un condamné, un exclus de l’Iconosphère. Tout ce qui m’attend sera forcément décevant.»
« Je ne peux en dire plus. Si tu veux gagner le coeur, suis-moi ! Sinon, tu ne pourras pas aller plus loin à partir de ce point ! »

Sans attendre ma réaction, Némo se dirige vers la forêt. Une houle naît autour de lui, au fur et à mesure qu’il avance, l’enveloppant dans une sorte de champ de force qui courbe légèrement la lumière. Les arbres sont écartés, ménageant un passage. Némo s’arrête. Il m’attend. Je m’empresse de le rejoindre. A quoi bon lutter contre quelque chose d’incompréhensible?

« Reste bien derrière moi ! » me prévient-il.

Nous nous enfonçons sous une mer de verdure. Les branches des arbres se contorsionnent au-dessus de nos têtes, fouettant l’air, cherchant à frapper. Leur bois craque sinistrement quand elles sont repoussées violemment. Les fougères géantes aux feuilles fuselées et dentelées se pressent de toutes parts mais ne réussissent pas à pénétrer l’enveloppe immatérielle qui nous protège. Leur appétit et leur voracité sont palpables. Certaines fleurs se balancent sur leur longues tiges, tournant vers nous des calices boursouflés qu’elles contractent brutalement pour cracher dans notre direction des giclées graisseuses de suc jaunâtre. Celles-ci éclaboussent en vain le champ de force et dégoulinent en minces ruisseaux. A l’endroit où il touche le sol, le suc bouillonne tel un violent acide, rongeant l’herbe et la terre en myriades de cloques fumantes.

C’est une Nature étrangère et rebelle. Hostile et insoumise. Dans l’Iconosphère, elle est le produit évolué de séquences binaires dessinant des fugues et des volutes mathématiques au sein de matrices multidimensionnelles. Dans l’Iconosphère c’est une Nature docile et augmentée, belle et foisonnante, plus riche aussi. Mais dans ce jardin-cathédrale, elle se dévoile primitive, furieuse et menaçante. Elle serait capable de me tuer si j’étais livré sans défense à sa merci.

Devant moi, Némo, tel Moïse, ouvre une mer émeraude aux vagues rugissantes qui se plient à son commandement. Même si je sais parfaitement que cet endroit est confiné dans un immense silo de béton, j’ai l’impression de marcher sous la voûte bruissante et changeante d’une ancienne forêt qui paraît s’étendre sans limite dans toutes les directions. Elle résonne de mille bruits assourdis par le champ de force. Je respire mille parfums étonnants, aux accents tanniques presque enivrants. Némo trace la voie et je me contente de le suivre. Il me conduit au coeur d’une île entourée de murs, là où les distances semblent abolies par quelque puissant enchantement.

La pénombre forestière laisse progressivement place à une clarté plus soutenue. Un parfum plus puissant domine tous les autres, un parfum marin, frais, chargé d’embruns. Si je ferme les yeux, je verrais des mouettes et d’autres grands oiseaux de mer, une plage de sable blanc et quelques palmiers doucement inclinés vers le rivage. Souvenir préfabriqué et bon marché. Je n’ai jamais vu la mer. Oh bien sûr, dans l’Iconosphère, j’ai régaté sur des voiliers aux courbes élégantes, domptant les vagues sous des lunes jumelles. J’ai chassé le tylosaurus dans les eaux turquoises des Cyclades, armé d’une simple lance à énergie. Mais hors des tours, le monde est mort. Nous portons toujours son deuil. Beaucoup sont partis pour d’autres Terres tournant autour d’autres soleils. Nous ne les reverrons plus. Les distances sont trop importantes et la vieille malédiction d’Einstein n’a pas été levée. Il faut plusieurs vies pour rallier ces mondes lointains, plusieurs vies que nous n’avons pas. Il a été plus facile de créer un monde intérieur, paré des plus belles illusions. Des illusions plus réelles que la réalité. Alors le choix a été facile.

Nous sortons de cette forêt gardienne en empruntant une anfractuosité qui déchire la paroi du jardin. Un panorama se dévoile sous mes regards ébahis. Un panorama beau à couper le souffle. Un petit promontoire s’avance droit dans un ciel à l’azur pur et limpide où brille un pâle soleil, légèrement plus gros que dans mes souvenirs. Mais quel crédit dois-je accorder à mes souvenirs? Némo me tire de mon étonnement :

« Voilà, nous sommes arrivés au Coeur de la Forêt. A partir de ce point, tu n’as plus besoin de moi. Je vais bientôt me réveiller. Adieu ! »

Sans me laisser le temps de lui répondre, il disparaît. Je m’approche alors prudemment du bord du promontoire, langue étroite couleur azalée. Dans le lointain, deux massives montagnes jumelles grimpent à l’assaut du ciel. Elles n’ont cependant pas l’apparence froide et implacable de la roche mais plutôt celle de tendres éminences, palpitantes de chaleur et de douceur. Leurs gigantesques proportions masquent difficilement une grâce et une harmonie qui jettent dans mon coeur un trouble et un émoi qui ne me sont pas inconnus.

Je sais que je franchirai un jour leur vallée émouvante pour découvrir ce qui m’attend au-delà. Elle.

M


  
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