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L'épine de la connaissance

Le jour où j'ai ouvert le grimoire, ma vie a changé.

Dès cet instant, toutes mes certitudes se sont transformées en doutes puis en désillusions ; ma joie de vivre s'est fanée peu à peu jusqu'à disparaître de mon coeur. La lumière du jour m'effraie à présent ; sa pureté apparente me semble artificielle et je ne vois que les ombres qu'elle crée. Pour comprendre ce qu'il m'est arrivé, il faut remonter vingt ans en arrière, du temps de ma jeunesse insouciante.

Je n'avais vécu que l'équivalent de quinze hivers et je croyais déjà tout connaître du monde qui m'entourait. J'étais persuadé que mon peuple représentait la justice et l'équité et je n'avais aucun respect pour les royaumes ennemis. Comme la plupart de mes semblables, j'étais fier et impétueux et rien ni personne n'aurait pu changer cela, jusqu'au jour où j'ai rencontré cet étrange personnage. Il est apparu en ville du jour au lendemain, comme un fantôme. Un parfait inconnu aux yeux de tout le monde.

Je n'étais pas là lors de sa première apparition. Tandis que le marché battait son plein sur la grand-place, il est allé s'asseoir sur les marches ombragées du temple sans que personne ne remarquât sa venue. Il est resté là un long moment, à observer la foule, lorsqu'un passant s'approcha pour lui offrir l'aumône, pensant qu'il s'agissait d'un simple vagabond. Le vieil homme refusa les pièces, prétextant qu'il n'avait que faire de la charité des pécheurs. Il a dit cela avec tant de lassitude et de rancoeur dans sa voix que le passant ne se sentit pas outragé comme il aurait pu l'être, comme je l'aurais sûrement été à cette époque. Non, au lieu de ça, il voulut comprendre d'où venait toute l'amertume du vieil homme. C'est ainsi qu'ils débutèrent une longue conversation qui se termina lorsque le soleil en était à son déclin. Le vieil homme finit par repartir en promettant de revenir. Quant au passant, il rentra chez lui. Dès le lendemain, il parla de sa rencontre avec le prêcheur à qui voulait l'entendre, ne cessant de vanter sa sagesse et son érudition sur le monde.

Mes amis et moi apprirent la nouvelle le jour même et nous étions très sceptiques. Comment un homme pouvait-il accorder crédit aux paroles d'un vieux mendiant venu de nulle part et peut-être fou ? C'est pourquoi nous avions hâte de rencontrer ce soi-disant prêcheur, dans le seul but de l'humilier, je dois bien l'avouer.

Mes amis étaient au nombre de trois. Leur nom n'a pas d'importance, pas plus que le mien. Sachez seulement que nous étions issus de nobles familles. Nous étions inséparables, comme des frères peuvent l'être et nous partagions les mêmes idées, les mêmes préjugés sur le monde qui nous entourait. Si parfois il nous arrivait de nous quereller, nous finissions toujours par tomber d'accord. Notre objectif était de rejoindre l'armée du roi à des postes dignes de notre rang, afin de combattre les barbares et leur imposer nos lois, notre justice et notre dieu.

Le prêcheur reparut trois jours plus tard. Dès que je l'appris, je me précipitai sur la grand-place en compagnie de mes amis. A notre arrivée, il y avait déjà un petit attroupement au pied du temple. Nous nous approchâmes en nous frayant un passage parmi les gens, et découvrîmes le prêcheur, assis sur les marches. Un grand bâton de bois tout aussi vieux et noué que lui était posé en travers de son giron. Il ressemblait à un pénitent avec sa grande bure épaisse et passée par les ans. Sa barbe et ses longs cheveux blancs semblables à une cascade scintillante renforçaient son grand âge. Pourtant, il s'exprimait d'une voix claire et forte qui captait toute l'attention de son auditoire. Moi-même, je fus impressionné par l'aura de sagesse qu'il dégageait, mais je n'en fis rien paraître, car l'avouer, c'était m'avouer vaincu. Et ma fierté me l'interdisait. Mes amis ne dirent pas un mot eux non plus. Je ne sais pas si au fond d'eux ils étaient autant troublés que moi, quoiqu'il en soit, ils ne révélèrent pas leur véritable sentiment.

Tandis que le prêcheur parlait, je remarquai que le prêtre était sorti et se tenait sous le porche du temple. Si parfois il approuvait les paroles du vieil homme, le plus souvent il fronçait les sourcils, et plus encore lorsque la guerre contre les peuplades barbares était réprimée. Certaines personnes réagissaient de la même manière et, n'en pouvant plus, elles préféraient s'en aller sans toutefois oser interrompre le prêcheur. Elles se contentaient simplement de secouer la tête ou de fouetter l'air à l'aide de leur main. J'étais comme elles. Je refusais de croire le prêcheur. D'où venait-il ? Qui était-il pour nous critiquer ? Et pourquoi devrions-nous le croire ? Prenant mon courage à deux mains, j'osai élever la voix :

- Sornettes que tout ceci ! m'écriai-je à la stupeur générale.

La foule tout entière se tourna vers moi, dizaines de visages aux expressions bigarrées reflétant, qui la colère, qui l'incrédulité et qui la connivence. Le silence nous submergea comme si le temps venait de s'arrêter. Seuls les sons qui nous parvenaient de la grand-place attestaient du contraire. Le prêcheur aussi me regardait, droit dans les yeux, et je m'en détournai un instant, me sentant presque honteux. Je voulus chercher du réconfort auprès de mes amis, mais ils semblaient aussi nerveux que moi. Ce fut le prêtre qui me redonna confiance en m'offrant un sourire et un signe de tête marquant son assentiment. Alors je m'avançai vers le prêcheur et repris la parole :

- Comment pouvez-vous nous juger si durement ? demandai-je d'une voix forte. Vous parler de l'arrogance des hommes. La votre vous ferait-elle croire que vous êtes meilleur que nous tous ici ?

- Je n'ai jamais prétendu cela, répondit calmement le vieil homme. Dans ma jeunesse j'ai été comme toi, un jeune homme plein de colère. Une colère qui avait pris racine dans mon ignorance. Je croyais tout connaître du monde qui nous entoure. Et puis j'ai vu l'horreur des guerres, la haine des hommes, la concupiscence des rois et la honte de Dieu.

- La honte de Dieu ! ai-je répété en me tournant vers la foule. Ce vieil homme prétend communiquer avec Dieu ! Il prétend que Dieu aurait honte de nous, ses fidèles serviteurs ! Nous qui voulons répandre sa bonne parole sur le monde ! Oserez-vous écouter ce fou un instant de plus ?

- Dieu n'approuve pas la guerre, rétorqua le prêcheur.

C'est ce moment-là que choisit le prêtre pour intervenir. Il s'avança et s'adressa au prêcheur.

- Vous êtes un homme sage, je n'en doute point, dit-il en descendant quelques marches. Vos paroles sont souvent justes, et bien des personnes devraient prendre exemple sur vous. Mais vous vous écartez de la voix de Dieu en osant contredire sa volonté. Comme le disait notre jeune ami, Dieu nous a choisi pour délivrer ses bonnes paroles aux impies.

- Son message est un message de paix et de tolérance, dit le vieil homme, inflexible. La guerre bafoue ce message.

- Les barbares blasphèment notre Dieu en se moquant de lui. Ils sont sanguinaires et ne connaissent pas la pitié. Chaque jour ils harcèlent, ils brûlent, ils pillent notre royaume. Que dirait Dieu si nous les laissions faire ? Il aurait effectivement honte de nous. Honte que nous ayons bafoué la confiance qu'il avait en nous. C'est pourquoi la guerre est immuable contre les ennemis de Dieu.

La foule approuva presque unanimement les paroles du prêtre. Lorsque le silence reprit sa place, le prêcheur se leva pour partir, sans un mot. Il traversa la foule silencieuse en s'aidant de son bâton. Les gens s'écartaient au fur et à mesure pour le laisser passer. Soudain, un homme se précipita vers lui. Je compris vite qu'il s'agissait du passant qui avait rencontré le prêcheur pour la première fois.

- Vous ne pouvez pas partir comme ça, implora-t-il. Vos paroles sont pleines de sagesse ! Laissez-leur du temps pour comprendre. Ce sont de braves gens.

Le vieil homme s'arrêta et resta immobile quelques instants. Puis il se tourna pour faire face à la foule, et sa voix s'éleva au-dessus de nos têtes, telle une sentence :

- Les hommes ne seront jamais prêts à entendre mes avertissements. La vérité leur est bonne seulement si elle sert leurs intérêts. Lorsque le chaos se répandra sur le monde et qu'il sera trop tard, ils ne pourront que se lamenter. Je ne peux lutter contre leur fierté. Adieu.

Il fit volte-face et partit. Le passant voulut l'arrêter une nouvelle fois, mais il réprima son geste. Rien ne pourrait faire revenir le prêcheur. La foule se dispersa peu à peu et je me retrouvai seul perdu dans mes pensées. Quand j'allais rejoindre mes amis, le prêtre vint à ma rencontre.

- Dieu approuve ce que vous avez fait, me dit-il. Ce soi-disant prêcheur est bien dangereux et je doute de sa sincérité. Je vais aller en avertir le roi, qu'il sache quoi faire au cas où cet imposteur reviendrait.

- Je vous remercie mon prêtre, je n'ai fait que mon devoir, répondis-je sans assurance.

Le prêtre me sourit une dernière fois et remonta les marches du temple avant de disparaître à l'intérieur de l'édifice. Pour ma part je rejoignis mes amis qui ne manquèrent pas de me féliciter pour mon action d'éclat. Tout le monde semblait approuver ce que je venais de faire et j'aurais dû en être satisfait, partager la joie de mes compagnons. Alors pourquoi je me sentais si misérable tout à coup ? Pourquoi avais-je la sensation d'avoir commis une grave erreur ?

Mes amis m'invitèrent à une taverne pour célébrer l'événement. Pendant le trajet, je ne cessais de penser au vieil homme et aux derniers mots que le prêtre m'adressât. Il allait avertir le roi. Si jamais le prêcheur revenait en ville ou faisait parler de lui, il risquait fort de finir en prison. L'idée me devint soudainement intolérable. Je devais faire quelque chose pour réparer mon erreur. C'est ainsi que je quittai mes amis en toute hâte, invocant une excuse quelconque.

Je me rappelle avoir couru comme jamais je ne l'avais fait, prenant la direction qu'avait pris le prêcheur ; je devais à tout prix l'avertir. Après avoir franchi la porte sud de la ville, j'ai suivi la route sur une grande distance. Hors d'haleine, j'ai fini par m'arrêter pour reprendre mon souffle. Je ne comprenais plus. J'aurais déjà dû rattraper le prêcheur. Au même moment, je jure avoir entendu une voix dans ma tête me demandant de me diriger vers les bois qui se trouvaient à gauche de la route, une cinquantaine de mètres plus loin. Je ne saurais dire si Dieu lui-même me guida où s'il s'agissait seulement d'une invention de mon esprit, quoiqu'il en soit, j'écoutai cette voix et pénétrai dans les bois.

L'endroit était étrangement calme, à tel point que j'avais l'impression de faire un vacarme assourdissant en foulant les feuilles mortes jonchant le sol. Les chênes ancestraux tout autour de moi me toisaient de leur hauteur vertigineuse et je me sentais minuscule, presque vulnérable. La voix se manifesta de nouveau et me dit de continuer droit devant. Je m'exécutai toujours.

Le terrain devenait de plus en plus pentu et légèrement rocailleux. Quelques pieds plus loin, je me retrouvai au milieu d'une fosse naturelle et étroite où régnait une humidité sauvage, de sorte que ses parois étaient en partie recouvertes d'une épaisse mousse verte, se mélangeant harmonieusement avec le gris de la pierre. Plusieurs branches mortes gisaient au fond de la fosse devenue leur cimetière ; la végétation en était leur linceul.

Jusque-là, cet endroit m'était demeuré insoupçonné et j'avais la sensation d'avoir voyagé longtemps pour me retrouver ici. Pourtant, la ville était toute proche, je le savais.

Je fis quelques pas de plus et aperçus une petite cavité creusée à même la roche. Je m'y introduisis sans même me poser de question, n'écoutant que les ordres de cette voix venue de nulle part. La cavité s'élargissait aussitôt, formant une sorte de pièce vaguement circulaire. Le plafond évoquait un dôme grossier. Lorsque mes yeux s'habituèrent à la pénombre, je remarquai plusieurs fissures sur le mur du fond, donnant sur les ténèbres. Je m'attendais à tout instant que des créatures en surgissent pour m'emmener vers les profondeurs de la terre. Un frisson incontrôlé me parcourut l'échine. Chassant ces superstitions de jeune dame effarouchée, je repris mon inspection.

Je compris vite que la grotte était habitée par quelqu'un lorsque je marchai sur les restes d'un feu de camp. C'était ici que vivait le prêcheur, mon esprit en était persuadé. Sur la gauche, il y avait un gros bloc de pierre sur lequel étaient posés une besace et un livre aussi épais que la largeur de ma main. Je m'approchai pour mieux voir. Le livre semblait vieux comme le monde ; sa couverture de cuir rouge était toute ternie. D'une main timide, je l'ouvris lentement. Le texte qui m'apparut était rédigé en une langue inconnue. Les paragraphes étaient parsemés d'étranges symboles dont je ne comprenais pas la signification. Tout ceci me faisait penser à une longue incantation.

Tandis que je voulais tourner la page, je sentis brusquement mon corps se figer et quelque chose s'insinuer en moi. Mes muscles se crispèrent et je jetai la tête en arrière, le souffle coupé. J'étais affolé intérieurement mais je ne pouvais plus faire un geste ni même crier. J'étais persuadé que j'allais mourir. Mes yeux se fermèrent sous la pression de cette force inconnue qui m'emprisonnait dans mon propre corps. C'est alors que des images se dessinèrent dans mon esprit. Je voyais des scènes de batailles sanglantes, des soldats tomber sous l'épée adverse dans d'atroces souffrances, des rois assassiner leurs fils pour rester roi, des fils assassiner leur père pour devenir roi, des hommes grisés par le pouvoir provoquer des guerres pour leurs propres intérêts. Puis les images s'accélèrent, me submergèrent à me rendre fou. Je ne pouvais plus les distinguer mais mon esprit les ressentait, les vivait. Elles me firent suffoquer, mon corps tout entier n'était plus que douleur. Mes yeux épanchaient toute ma détresse ; les larmes contenant le sel de ma colère ruisselaient le long de mes joues et brûlaient mes paupières. Je me sentais partir... Soudain, quelque chose me frappa vivement au ventre. Je fus projeté en arrière et m'écroulai sur le sol humide et dur de la grotte, sans connaissance.

Mon réveil fut douloureux. J'avais l'impression d'avoir un volcan en éruption dans ma tête, prêt à faire voler mon crâne en éclats. Malgré tout, je trouvai la force d'ouvrir les yeux. Le prêcheur était là, debout à mes côtés. Je le vis sourire, puis je perdis à nouveau connaissance.

Mon second réveil se passa mieux. Je me sentais encore faible et prisonnier d'une certaine langueur, pourtant je réussis à me redresser pour m'asseoir. Le prêcheur se trouvait toujours à mes côtés, le visage aimable. Pendant mon sommeil, il m'avait installé sur son manteau de voyage, me protégeant ainsi de la froideur du sol, et avait placé sa besace sous ma tête en guise d'oreiller.

- Comment te sens-tu ? me demanda-t-il.

- Fatigué..., répondis-je en ramenant lentement mes jambes vers moi. J'ai... J'ai l'impression d'avoir vécu une guerre qui a duré des siècles...

- Et elle n'est pas encore finie, ajouta le vieil homme, d'une voix trahissant son dépit.

- Quel est donc ce livre maudit ?

- C'est un puissant grimoire qui n'a rien de maudit, rectifia le vieil homme. Ce que ton esprit a vécu, c'est l'Histoire. L'Histoire de notre monde. Comme tu as pu le voir, elle est parsemée de guerres, d'injustices et de violence.

- Comment puis-je vous croire ? Qui me dit que ce n'est pas mon esprit qui a tout inventé grâce à un sortilège ?

- Le grimoire ne ment pas. Il montre la vérité. Il a été créé il y a très longtemps par un grand mage nommé Devon. Son but était de montrer aux rois les erreurs de leurs ancêtres afin qu'ils ne les commettent pas à leur tour. En ouvrant ce grimoire, ils remontèrent dans le temps, comme tu l'as fait aujourd'hui. Et comme toi, leur esprit à revécu les guerres et les injustices des hommes ; ils ont ressenti la souffrance, la peur, la haine et la tristesse.

- Et ces rois ont-ils pris leçon de ce qu'ils ont vu ? demandai-je sans trop y croire.

- Oui et non, fit le prêcheur en haussant les épaules. Certains ont ouvert les yeux, mais d'autres, trop avides de pouvoir et de conquêtes, n'ont pas tenu compte des avertissements de Devon et de son grimoire. Ils ont préféré continuer sur le chemin du sang.

- Alors le grimoire n'a servi à rien.

- Du moins, pas autant que Devon l'avait espéré. Le grimoire n'est pas une simple porte spirituelle vers le passé. Il possède sa propre conscience. Et depuis sa création, depuis tout ce temps, il a accumulé une telle rancoeur que l'épreuve en est devenue dangereuse. Il est incontrôlable. C'est à cause de cela que le grimoire n'est plus montré.

- Alors j'aurais pu mourir ? ... Je l'ai vraiment cru.

- Pourtant tu es toujours là, l'esprit plus clair, fit le prêcheur en un sourire.

Le silence s'installa entre-nous. Je repensais effectivement à tout ce que m'avait fait endurer le grimoire. J'étais vidé d'une partie de mes forces, et je me sentais sale.

- En ville, lorsque vous avez parlé de la honte de Dieu, repris-je au bout d'un moment, je vous avais pris pour un fou. A présent je sais ce qu'il en est. J'ai vu Dieu. Mais je n'ai pas compris pourquoi il portait autant de noms.

- Parce que chaque peuple le nomme différemment. Et quel que soit son nom, il est unique. Sa force est contenue dans chaque élément qui nous entoure. Il est aussi en toi.

- Dieu était si triste devant la cruauté des hommes... Je croyais le servir alors que chacune de mes pensées était un blasphème à son égard.

- Malheureusement beaucoup de personnes ne s'en rendent pas compte. La majorité des prêtres sont corrompus par le pouvoir, ils agissent contre Dieu et pourtant leurs paroles inspirent la sagesse.

- Il n'est pas trop tard pour leur montrer la vérité. Pourquoi ne pas créer un nouveau grimoire, moins dangereux ?

- Il faut un grand savoir pour cela. Chaque rune qui parcoure le grimoire est indispensable. Malheureusement leur signification s'est perdue avec les anciens mages, tout comme les incantations.

- Alors il n'y a plus d'espoir ?

Le prêcheur émit un pâle sourire.

- Il y en a un, aussi ténu soit-il. C'est que l'homme se libère de son orgueil et ouvre ses yeux de lui-même.

A ces mots je baissais la tête, car je compris que l'entreprise était bien vaine. Je savais comment réagissait la majorité des hommes, car j'avais été comme eux. Ce n'est que grâce au grimoire que j'ai pu changer.

Nous discutâmes encore un peu, puis je voulus me lever croyant que j'avais repris toutes mes forces. Un vertige me fit perdre l'équilibre et je dus me résoudre à rester assis. Le prêcheur me tendit alors son outre d'eau et j'en bus une bonne rasade, puis, sur ses recommandations, je me rallongeai.

- Tu as été très courageux durant ton épreuve, me dit le prêcheur d'un ton affable, tandis que je sentais le sommeil me gagner. Tu connais à présent la vérité sur le monde qui t'entoure. Au cours de ta vie, quand tu seras pris par le doute ou la colère, tu repenseras à tout ce que t'as montré le grimoire, et tu retrouveras la paix en toi-même.

Ses recommandations ressemblaient à un adieu. Je voulais lui parler, le retenir mais le sommeil prenait le dessus. Mes yeux se fermèrent sur un dernier sourire du vieil homme.

Je ne sais pas combien de temps j'avais dormi ; longtemps me semblait-il. En me levant, je constatai que le prêcheur avait disparu. Je n'en étais pas étonné, ses dernières paroles me l'avaient fait sentir. Il avait emporté sa besace avec lui, mais il m'avait laissé son manteau sur lequel j'étais allongé. En me tournant vers le rocher, je vis que le grimoire n'était plus là. A sa place se trouvait le bâton noueux du prêcheur. C'est à cet instant que je sus qu'il ne reviendrait pas et que le bâton était un présent de sa part. Sinon, pourquoi aurait-il laissé un objet dont il ne se séparait jamais ?

En sortant de la grotte, la lumière du jour me fit cligner des yeux. Autour de moi, les oiseaux chantaient, la frondaison des arbres ondulait au gré du vent et le soleil culminait dans un ciel sans tache, le tout baignant dans une douce sérénité. Pourtant, je n'étais pas tranquille. Je pouvais imaginer les batailles qui se déroulaient en ce moment même à des lieux et des lieux d'ici, aux frontières du royaume, et plus loin encore. Tandis que de terribles images d'hommes blessés et agonisants me revenaient en mémoire, mon corps se rappela leurs souffrances et je crus défaillir. Le bâton m'aida à tenir debout. Reprenant mes esprits, je quittai les bois pour rentrer chez moi.

Plus j'approchais de la ville, plus mon coeur battait fort. J'appréhendais mon retour. En fait, je n'éprouvais pas le désir de retrouver mes amis, ni même ma famille. Assailli par cet étrange sentiment, je fis une halte quand les remparts de la ville s'élevaient devant moi. Que devais-je faire ? Retrouver les miens ou partir ? Après moult hésitations, je tournai le dos à mon ancienne vie et marchai vers l'inconnu, sans me retourner. Car j'aurais eu peur de changer d'avis et je ne voulais pas affronter les regards de ceux que j'avais aimés autrefois. Je ne l'aurais pas supporté.

De ce jour, ma nouvelle vie ne fut faite que d'errance. J'ai visité les quatre coins du royaume, dispensant mon savoir du mieux que je le pouvais, à l'instar du prêcheur avant moi. Et comme lui je connus de maigres succès et beaucoup de mépris. Les moments difficiles furent nombreux mais je devais continuer à partager mes connaissances, l'avenir du monde en dépendait d'une certaine façon. J'espérais aussi que Dieu me pardonne mes erreurs du passé. Peut-être le fera-t-il un jour...

Aujourd'hui me voilà âgé de trente-cinq ans. Pourtant mon corps ressemble à celui d'un vieillard. Mes cheveux ont blanchi prématurément, et mes épaules se sont voûtées sous le faix de la connaissance. Cette même connaissance que m'a transmise le grimoire et qui est devenue, au fil des ans, l'épine qui me fait souffrir. Je n'arrive plus à rire ni même à sourire. Mon esprit a vécu trop de douleurs et de folie meurtrière. Parfois, j'aimerais retomber dans l'ignorance, ne plus avoir conscience de la folie des hommes. Malheureusement je ne pourrai jamais revenir en arrière. Je suis mort dans cette grotte. Ma nouvelle vie ne me sert que de repentir.

Je n'ai jamais revu le prêcheur et je ne le reverrai sûrement jamais. Etait-il vraiment ce qu'il prétendait être ? Etait-il un envoyé de Dieu ? Cette vérité-là me restera un mystère pour l'éternité. La seule réponse que j'ai eue, je l'ai trouvée par moi-même. J'ai longtemps cru que le bâton que m'avait laissé le prêcheur était un présent, un souvenir de lui. En fait, il s'agit bien plus que cela. Le bâton est un symbole : celui de la connaissance. Sa longueur, sa surface noueuse et parsemée de creux et de bosses, me rappelle combien le chemin que j'arpente est long et difficile. Malgré ma honte, mes doutes et mes peurs, je continue ma route pour faire honneur au prêcheur et continuer la mission commencée par Devon. Parfois il me plaît à croire que j'atteindrai le bout du chemin pour trouver la paix. Mais aurais-je assez de cette seconde vie ?

Voilà, je vous ai raconté mon histoire. Peut-être ne la croirez-vous pas, préférant me prendre pour un fou. Je ne vous en voudrai pas. Moi-même, j'ai agi ainsi envers le prêcheur. Seul le grimoire a pu me faire changer. Certaines vérités sont si terribles qu'elles pourraient rendre fou n'importe quel être humain. Paradoxalement, ces vérités devraient être connues de tous afin que chacun revienne dans le droit chemin.

Je ne sais pas si, un jour, l'homme se raisonnera, en tout cas, je continuerai mon devoir en gardant une lueur d'espoir. Si j'ai changé tout le monde peut le faire...

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Publication : 01 July 2004
Dernière modification : 07 November 2006


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3 Commentaires :

Christian Ecrire à Christian 
le 06-12-2005 à 23h43
Quel joli talent de conteur !!!
Avec vous, on voyage facilement ailleurs !

Félicitations...continuez...bonne chance !
Narwa Roquen Ecrire à Narwa Roquen 
le 07-07-2004 à 20h06
Le revoilà...
Quel plaisir de te lire à nouveau! C'est bien triste, ton histoire: encore un jeune chassé de l'Eden pour avoir goûté aux fruits de la connaissance... Ne l'écoutez pas, jeunes gens, continuez vos études
Lairello atan Ecrire à Lairello atan 
le 05-07-2004 à 18h00
Les grands méchant ont ils tous ce penchant?
Ce penchant un tantinet moraliste (non c'est pas pas péjoratif là) une espece de miroir mis à la face du monde.
Peut être es-tu méchant en disant la verité ô_o

Bravo Watson.


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