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La source du problème

Guban introduisit une paille dans le crâne fracassé du trop brave barman et se mit à siroter le breuvage d'un air pensif. Quand le crachouillement liquide annonça le vide dans cette coupe à usage unique (un établissement de qualité), une clameur s'éleva de dessous son pied: "Il est des nôôôtreuuu..."

Guban eut la délicatesse de lever quatre de ses neuf orteils, ce qui permit à un habitué, inconscient de son impertinence car largement imbibé d'alcool (une cave admirable), d'apparaître aux yeux de notre monstre. "Il a bu son crâne comme les au..." Craquement d'os et cervelle giclée. Le nabot n'avait aucun talent musical et par ailleurs Guban avait toujours eu une légère faiblesse dans les doigts de pieds.

Mais il ne partit pas d'un rire sonore. En quinze ans de maison, Guban n'avait pas manqué une seule fois de rire, d'un air passablement satisfait, une fois son travail accompli. Car c'était une joie pour lui, ce métier! Contrairement à tant d'autres, Guban se levait le matin de bonne humeur car non, sa journée n'allait pas être pourrie, loin de la! Des horaires souples, un salaire convenable, pour peu qu'on se donne un peu de mal, des surprises nombreuses, on ne savait jamais sur qui on allait tomber ( dans tous les sens du terme). Guban était un monstre heureux.

Il empoigna sa massue fichée de pointes qui ne le quittait plus. C'était une bonne vieille arme, pas à la pointe de la technologie, Guban n'était pas branché gadgets, mais d'une redoutable efficacité pour peu qu'on eut la force de la soulever. Entre elle et lui régnait une longue et durable amitié.

Mais ce jour-là, à cet instant précis où les survivants se bouchaient les oreilles de toute la force de leurs index crispés, il y eut un silence.

...

Guban s'accouda à la table dont les pieds fléchirent dangereusement, et soupira bruyamment. Il lécha les restes de cervelle qui étaient restées à la commissure de ses lèvres et entreprit de se curer les dents avec un pied de chaise. Décidément, ça n'allait pas fort.

C'était cette histoire d'entreprise qui le chagrinait. Il était habitué, lui, à cette vie tranquille et simple, où chaque jour amenait son content de massacres et autres joyeuses tueries. Voila où ça menait d'avoir un enfant qui avait voulu faire des études... Au lieu de s'arrêter comme tout le monde après la classe primale où les gentilles maîtresses expliquent un peu l'alphabet à l'aide d'exemples très concrets (Abattre, Baffer, Cogner...), il avait fallut que le môme aille apprendre à compter. Compter... Mais pourquoi faire? Y a t il besoin de compter pour frapper? Et il l'avait entendu annoner des soirées entières. 1 mort, 2 cadavres, 3 macchabées... Certes la méthode semblait excellente, mais enfin, le résultat était là, le petit avait grandit, et il montait sa propre entreprise de monstres à la carte en libre service.

C'était le monde à l'envers cette idée. Rien que le principe était absurde: les victimes devenaient les clients, clients qui voulaient se débarrasser d'autres clients potentiels, les victimes, quoi... Alors qu'il était si simple de travailler comme on ramasse des champignons... Tiens, une gentille famille qui se promène au fond des bois. Hop, je l'accoste, Paf, je les baffe, Crac, j'les embarque! L'affaire est dans le sac. Et en plus d'un repas délicieux et fondant, la généreuse famille m'offre quelques sous, parfois des bourses remplies! Simple, pratique, efficace.

Mais non, il fallait que le gamin vienne ramener sa science. "Les bénéfices que nous ferions nous permettraient à coup sûr de changer de vie et d'accéder à un rang social nettement plus en vue".
Guban avait dû réfléchir pas mal avant de comprendre cette phrase. Il n'avait pas l'habitude des longues sentences et leur préférait des mots clairs et concis. Manger (beaucoup), Boire (énormément), Dormir (un max), Tuer (ahh...Tuer...), ça c'était des mots normaux.

Enfin le problème était là et la banque du bourg avait accepté bien cordialement le prêt à 0% que le fiston avait effectué le matin même, après avoir égorgé la jolie employée au teint vert.

Etait-il devenu vieux? Refusait-il le progrès? C'est ce que le mouflet lui avait laissé comprendre entre deux hurlements. Guban n'était pas contre une association père-fils, il trouvait même l'idée plutôt attendrissante. Il avait bien imaginé des massacres en famille dans les bois de la région, mais là... Là, ça allait trop loin : c'était malsain.

En tant que chef de famille et monstre responsable, Guban se devait de mettre un terme à ce qui était à ses yeux une ébauche de révolution et l'annonce de pas mal d'ennuis. L'idéal était d'éliminer, définitivement, le problème à la source (technique de la vieille école). Sa décision était prise. Tout en se grattant l'aisselle gauche du bout d'une pointe rouillée de sa massue, il se leva tranquillement et partit sans oublier de remercier la maisonnée qui lui faisait cadeau de la note (un établissement dont il faudrait se souvenir à l'avenir).

En se traînant lentement et douloureusement au dehors, un client (mal)chanceux, encore un peu en vie, put le voir s'éloigner en chantonnant et en marquant la mesure de sa massue lorsqu'il rencontrait du monde. Guban était un monstre qui avait le sens du rythme.

...

Une demi-heure plus tard, on entendit un rire effroyable retentir. Un voyageur aventureux pensa qu'il avait rarement entendu un rire dont l'origine semblait tenir tant de la haine que de la joie. Il ne chercha pas à savoir d'où ce rire provenait exactement et passa son chemin.

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© Mahora



Publication : 01 March 2004
Dernière modification : 07 November 2006


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4 Commentaires :

Elemmirë Ecrire à Elemmirë 
le 13-04-2006 à 17h06
Je l'avais raté! Comment ai-je pu?
Ravie que tu sois revenue pour La faërie ou la vie, sans quoi je serais passée à côté de cet (autre) excellent texte. Merci Mahora pour ces textes délicieux et drôles, et n'oublie pas d'en faire des milliers d'autres!
Gaiaaa Ecrire à Gaiaaa 
le 27-09-2005 à 13h23
C'est trop bon
Y a pas à dire, c'est bien.

Drôle, stylé, imagé, on s'y croirait. J'ai même eu envie de faire un ptit calin à Guban pour le consoler. Heu... de loin le calin.

Vraiment impressionnée par ton talent ma petite chérie. Tu me signerais pas un petit contrat d'exclusivité pour, disons, les cent prochaines années?
Lomega Ecrire à Lomega 
le 11-03-2004 à 11h19
Terrible vexation...
Je n'ai pas aimé du tout. En tant que Grand Méchant devant l'Eternel autoproclamé, je ne supporte pas les plus méchants que moi. C'est rédhibitoire.
Bon trêve de plaisanterie, le texte est très drôle. Le style concorde tout à fait avec le personnage sans être archaïque. Et en plus tu fais un terrible constat : même chez les monstres, le capitalisme étant ses noires ailes. Serait-ce donc ça le mal...

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Narwa Roquen Ecrire à Narwa Roquen 
le 10-03-2004 à 18h52
Une petite suite?
C'est drôle, inventif, l'ambiance est dépaysante à souhait, alors on s'installe, on prend un verre au bar... et pouf, c'est fini! J'aurais bien aimé 3 ou 4 phrases de plus, juste ... pour amortir la chute!


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