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Saisons

Automne

De l'été pourtant si proche il ne restait plus de trace. Quelques gelées précoces, quelques bourrasques du nord, et les arbres s'étaient dépouillés de leurs feuilles avant qu'elles aient fini de jaunir. Le matin se levait dans le brouillard, le soleil apparaissait parfois pendant quelques brèves heures dans l'après-midi, et la nuit tombait de plus en plus tôt. Je marchais, parfois jusqu'à l'épuisement, les yeux rivés au sol à l'affût d'une trace d'Orque, d'Ourouk-Haï ou de tout autre adversaire potentiel. Je n'osais lever la tête. Il me semblait toujours apercevoir un museau, un chanfrein, une croupe, derrière le moindre tronc d'arbre ou le plus maigre bosquet ; le moindre hennissement me bouleversait jusqu'aux larmes, et plus d'un cavalier croisé sur les routes dut me trouver revêche tant il me pressait manifestement d'écourter la rencontre. Il me fallait avant toute chose fuir ce fantôme familier dont j'étais persuadée qu'il ne cessait de me suivre, alors que je le portais en moi comme une blessure, comme un stigmate, - et pour cela je traquais les pistes, comme un carnassier obsédé par une faim tenace. Je les attaquais quels que fussent leur nombre et leur vaillance, et dans ces instants de violence sanglante je parvenais quelquefois à oublier. Plus d'une nuit je m'endormis blottie contre Frère Loup, encore couverte de la puanteur d'un sang qui n'était pas le mien, vautrée dans ces relents morbides comme un reproche vivant à la cruauté d'Oromë, qui m'avait laissée, au nom d'une mission sacrée, souffrir de tant de solitude.

Chaque nuit Kyo venait se poser sur mon épaule, la tête sous l'aile. Jamais il n'avait été si proche de moi, si plein d'attention et de sollicitude. Il ne me contactait pas par l'esprit, et Frère Loup lui-même m'adressait rarement la parole. Tous deux respectaient ma mélancolie saumâtre, mais leur présence silencieuse et constante était le meilleur gage de leur indéfectible amitié.

Je ne sais pas combien de cadavres j'abandonnai sur mon chemin cet automne-là. Je sus plus tard qu'une légende avait couru sur les Terres du Milieu, de l'Hithaeglir au sud du Gondor, disant qu'une bête féroce était apparue, qui ne s'en prenait qu'aux Orques et les laissait sur son passage éventrés, égorgés, mutilés. Frère Loup n'était pas en reste, et si Kyo continuait à leur arracher les yeux il avait depuis longtemps cessé de les goûter, écoeuré à la longue par ces festins répétitifs. Parfois, quand certains après-midi ensoleillés je prenais enfin soin de moi, me baignant dans les rivières, m'accordant le temps de laver mes habits et de réparer mes bottes malmenées par ces marches forcées quotidiennes, m'asseyant quelques heures pour faire cuire le produit de notre chasse, Frère Loup se permettait une réflexion presque anodine, comme :

" La violence enivre comme le vin, mais comme lui elle n'élève pas l'esprit de celui qui s'y adonne, ni ne réconforte son coeur. "

Je le regardais alors, les yeux vagues, comprenant le sens de ses paroles sans cependant que celles-ci ne parviennent jusqu'à moi, et sans que je puisse me les approprier. Je sentais bien que cette violence était une addiction, je savais qu'en elle-même elle n'avait pas de sens, et que vivre ainsi était un pis aller qui ne pourrait pas durer toujours, mais j'avais l'impression que c'était la seule chose qui me permettait de tenir encore debout. Si j'avais dû m'arrêter pour réfléchir, je me serais écroulée en larmes et ne me serais plus jamais relevée. Oromë voulait que je protège la Terre du Milieu, qu'à cela ne tienne, Valar valuvar (1), c'était exactement ce que je faisais, machine à tuer implacable et dépourvue de toute réflexion et de tout sentiment.

Quand mon corps épuisé autorisait enfin mon esprit à vagabonder dans une quelconque rêverie confuse, je me disais qu'un jour viendrait où j'aurais exterminé toutes les créatures de Sauron, alors celui-ci déciderait peut-être de renoncer à la lutte pour Arda, et Oromë me permettrait enfin de repartir en Valinor. Je n'y serais pas plus heureuse, mais je serais loin. Loin de ces sentiers dont je connaissais chaque ornière, que j'avais foulé cent fois avec Rolanya à mes côtés ; loin de ces collines où nous avions peiné ensemble dans les rudes montées et dans les descentes glissantes ; loin de cette pluie qui nous avait transies, de ce soleil qui nous avait brûlées, de ces grandes plaines à perte de vue où nos galops effrénés étaient un hymne au lien intense qui nous unissait et que j'avais pendant si longtemps imaginé éternel.

Hiver

Partout, je ne voyais que des squelettes ; squelettes d'arbres décharnés et tordus, figés dans la grisaille glacée, squelettes d'animaux terrassés par le froid ou dépecés par des prédateurs, squelettes d'Orques gisant ça et là au bord des routes, témoins sans doute d'une de mes précédentes traques. J'avais tant marché pendant l'automne sans regarder où j'allais que je ne me rappelais plus quels chemins j'avais parcourus. Je me demandais même s'il était possible que j'en eus tué autant, ou si je n'avais pas été aidée par un quelconque monstre de légende. Dans ce climat de mort et de désolation, il m'arrivait parfois de faire plusieurs nuits de suite le même cauchemar. Je marchais au bord d'une route et tout à coup à mes pieds je trouvais le squelette d'un cheval et sans aucune preuve je savais, j'étais sûre, que c'était celui de Rolanya. Et je pleurais, dans ces horribles rêves, et je me tordais les mains, et je hurlais ma peine jusqu'à ce que la langue de Frère Loup sur mon visage me tire de ma douleur et qu'il me murmure patiemment :

" Ce n'est qu'un rêve, 'Roquen, ce n'est qu'un rêve. "

J'aurais donné tout ce que j'avais, si j'avais possédé quelque chose, pour m'entendre dire qu'elle allait bien - mais ce n'était pas possible. Et mon humeur était aussi désolée que le temps.

Un matin de janvier, quand j'ouvris la porte de la masure où nous avions passé la nuit, je me trouvai devant un mur de neige qui m'arrivait à la taille. La cabane était en contrebas, et le vent avait dû l'accumuler en la poussant dans la pente. J'espérais que la route serait moins encombrée... J'aurais bien passé la journée à dormir - celle-là et même les suivantes - mais je ne pouvais imposer à Frère Loup et encore moins à Kyo de rester enfermés comme des animaux pris au piège. Je me frayai donc un passage, déblayant devant moi à mains nues jusqu'à la route, et je constatai avec soulagement que sur le plat, la neige ne montait qu'à hauteur de mes mollets. C'était déjà beaucoup pour Frère Loup, qui continua à marcher derrière moi.

Le gibier était rare et même Kyo ne parvint à repérer aucune proie. Je n'avais pas la moindre idée de l'endroit où nous étions, ayant marché jusque là sans but. La faim me tenaillait mais c'était plutôt une distraction pour mon chagrin et je l'aurais bien endurée davantage sans me plaindre. La fatigue de Frère Loup et ses flancs creux, les petits cris désolés de Kyo me poussèrent cependant à chercher de l'aide pour ne pas infliger à mes fidèles compagnons d'injustes privations dues à ma négligence. Kyo accepta de partir en éclaireur et revint me dire qu'il y avait un village à deux lieues à l'est, et que si sa mémoire était bonne (ce dont je ne doutai pas un instant), il s'agissait d'Atta Echtele, le village aux deux sources, rebaptisé Madenya après notre passage (2), de longues années auparavant.

La neige était profonde et ce court trajet, pour nous qui étions habitués à des marches forcées autrement plus longues, me parut cependant interminable. Nous étions les seuls êtres vivants au milieu de cet enfer blanc, dérisoires créatures bataillant pour chaque pas contre un désert agressif et tenace qui voulait nous engloutir dans une mort insidieuse et glacée.

Kyo exténué et transi à force de lutter contre le vent trouva refuge dans mon manteau, et je le portai blotti sur mon coeur comme un nourrisson. Seule sa tête dépassait de l'échancrure. La neige s'était remise à tomber, et le vent cinglant l'avait durcie ; Frère Loup et moi étions recouverts d'une coque de glace qui nous donnait des allures de monstres d'un autre âge. Je me souviendrai toujours de cette arrivée à Madenya, le blizzard soufflant comme une meute sinistre, soulevant des tourbillons de neige qui nous aveuglaient. Tous les volets étaient fermés, les rideaux étaient tirés, et la population probablement recroquevillée, les mains en avant tendues vers le feu de la cheminée. Cela faisait longtemps que je n'étais pas venue, et j'avais oublié où habitaient les gens que je connaissais - je me souvenais de la mère de Madenya, la pauvre enfant boiteuse, mais sans doute n'aurait-elle pas été ravie de me revoir. J'hésitais à frapper à une porte au hasard tout en sachant qu'il me serait impossible de continuer à marcher ainsi, et que je me devais d'offrir à mes amis un moment de repos et de chaleur. Vers la sortie du village, j'aperçus devant moi une silhouette noire courbée sous le poids d'un lourd fagot de bois mort, et suivie par un vieux chien qui marchait aussi lentement qu'elle. Quand elle fut à ma hauteur je reconnus à son regard paisible Vinya, la vieille femme dont Radagast avait autrefois soigné le chien, et mon coeur se serra une fois de plus. Malgré la fatigue, je réussis à faire un rapide calcul. Par la corne d'Oromë ! Cette femme était plus que centenaire ! Ces évènements dataient d'au moins quarante ans ! Elle avait encore toute sa tête, et me reconnut aussitôt :

" Narwa Roquen ! ", s'exclama-t-elle. " Mais dans quel état ! Viens avec moi, ma maison est tout près. Tu vois, je ramène du bois. Tu vas pouvoir te réchauffer. "

Je lui pris son fardeau en échange de Kyo, qui ne protesta pas. Elle nous ouvrit la porte de sa pauvre maison, et je jure qu'aucun château, aucun palais, ne me sembla à ce moment plus merveilleux que cette simple pièce aux murs blanchis à la chaux, aux maigres tapis superposés devant l'âtre où quelques braises rougeoyaient encore. Mes lèvres étaient tellement engourdies que le merci qui me venait du coeur ressemblait plus à un borborygme stupide qu'à une parole humaine. La vieille s'affairait avec bonne humeur, posant Kyo au sol devant le feu, m'aidant à ôter ma cape figée et enveloppant Frère Loup dans une couverture.

" Tu as vu ", babillait-elle tandis que, les yeux larmoyants, je ne pouvais détacher mon regard des flammes joyeuses qui nous ramenaient doucement à la vie, mes compagnons et moi, "j'ai encore un chien ! Celui que ton ami avait soigné a fini par mourir de sa belle mort, à vingt ans passés. C'est le troisième, depuis, et lui aussi se fait bien vieux, mais il me suit partout ! Je lui avais dit de ne pas m'accompagner dans les bois, mais il n'a rien voulu savoir. Souvent je pense à vous deux...Vous avez été si bons... Je n'aurais jamais imaginé alors vivre si longtemps... Ce soir nous dormirons tous ensemble devant le feu ", s'excusa-t-elle ; " j'aurais préféré t'offrir un vrai lit, mais le toit de ma chambre s'est effondré avant-hier, et il y fait aussi froid que dehors. Toute seule je ne peux pas le réparer. Peut-être dans quelques jours mes voisins pourront venir m'aider.

- Je le ferai, Vinya ", réussis-je à murmurer après m'être raclée la gorge, " dès que la neige aura cessé, c'est bien le moins ! Tu nous sauves la vie, ce soir !
- Quelle folie, aussi, d'aller s'aventurer sur les routes par un temps pareil ! Mais il y a toujours des gens à secourir, n'est-ce pas ? Et tu es si vaillante ! N'empêche, les Valar devraient mieux s'occuper de toi ! S'ils ne veulent pas le faire, je le ferai, dans la mesure de mes moyens. Puissent-ils me voir et avoir honte ! "

Comme je la regardais d'un air surpris, elle continua :

"Oh eh bien si mon parler les met en colère ils m'enverront la mort, mais tu sais, à mon âge, il n'est que temps. La soupe est presque chaude. Tu es sûrement habituée à des mets plus riches mais elle te réchauffera. Mais au fait, où est passé ton cheval ? "
Je fis un geste vague.

" Je te raconterai demain.
- Comme tu veux. "

Elle n'était pas indiscrète, elle n'était que bonté et compassion. Malmenée par l'âpreté d'une vie de misère et de solitude, habituée à se contenter de peu et à se taire, elle savait ce qu'il en coûte de survivre, et qu'il n'y a pas besoin de belles paroles pour réconforter le malheureux.

Le lendemain matin, la neige avait cessé. Vers dix heures, émergeant d'un brouillard dense, se leva un franc soleil étonnamment chaud, comme si l'hiver cherchait à se faire pardonner de ses rigueurs de la veille. En quelques heures la neige immaculée se changea en un ruisseau de boue épaisse et collante, souillant les rues du village, tandis que toutes les gouttières chantaient d'un gazouillis joyeux.

J'aidai d'abord Vinya à sécher sa chambre, puis j'allai couper quelques grosses branches pour réparer la toiture. Sur le chemin, je croisai plusieurs villageois qui à ma grande surprise me reconnurent et m'adressèrent des saluts joyeux. Quand je revins de la forêt avec ma lourde charge, ils étaient cinq près de la maison, armés d'échelles, de marteaux, de scies, de clous et d'ardoises. Ils ne me laissèrent même pas approcher, et avant la nuit, Vinya avait un toit tout neuf et son bahut regorgeait de viande séchée, de lentilles, de farine et de pommes - chacun, honteux d'avoir laissé la vieille femme seule dans le besoin, avait amené quelque chose pour faire bonne figure. Je mesurai alors combien ma renommée avait progressé en quarante ans, reconnaissance à laquelle devait se mêler une certaine part de crainte. Cela m'aurait fait sourire quelques années auparavant, et voilà que cela me laissait un goût amer dans la bouche.

Je voulus reprendre la route dès le matin suivant, mais Vinya me demanda de rester.
" Si ce n'est pas trop te demander...
- Mais non, bien sûr. Que veux-tu que je fasse ?
- Je voudrais que tu sois là quand je vais mourir. Je sens que mon heure est proche. Si tu pouvais m'aider à mettre mes affaires en ordre... "

Pendant deux jours je fis un grand ménage dans la maison, tandis qu'elle triait le linge et rangeait tiroirs et étagères.
" Tu ne resteras pas ici, n'est-ce pas ?
- Je ne peux pas, Vinya.
- Alors je vais laisser ma maison à Terell et à Dowen. Ils sont fiancés, et il ne leur manque qu'un foyer pour pouvoir se marier.
- Et tes enfants ?
- Cela fait bien longtemps que je n'ai pas eu de leurs nouvelles, et de mes petits-enfants non plus. Non, ce sera bien comme ça. Tu peux l'écrire sur ce parchemin ? "

Je rédigeai en quelques lignes son testament, qu'elle signa d'une main tremblante.
Le matin du troisième jour, elle ne se leva pas. Malgré ses protestations je lui avais laissé sa chambre, bien entendu, et quand le soleil fut levé depuis deux heures je frappai doucement à sa porte.

" Entre... Je suis tellement fatiguée, ce matin... Je crois que je vais partir, enfin... Tu veux bien aller chercher Dowen et Terell, que je leur dise ? Je vais m'habiller de propre pour être présentable. "

Je revins avec les deux jeunes gens, et un petit groupe d'hommes et de femmes qui avaient souhaité m'accompagner. Vinya avait relevé ses cheveux avec soin et elle portait une robe noire presque neuve. Elle nous accueillit avec un sourire radieux.
" Oh que vous êtes gentils d'être venus ! Avena, et toi, Tob ! Elmine, Malwen...Et vous tous... Si vous saviez le bonheur que vous me donnez ! Depuis des années... ma plus grande peur était de mourir seule, et que mon corps ne soit découvert que longtemps après, charogne repoussante déchiquetée par les rats...Je vais avoir une mort magnifique ! Dowen... Venez là, mes tourtereaux... Je vous laisse la maison, vous allez pouvoir vous marier... Comme ça mes funérailles ne seront pas tristes... "
Une quinte de toux l'interrompit, la laissant pâle et épuisée sur son oreiller blanc.
" Je viens, je viens... Tu vois, Narwa Roquen, je te l'avais dit... Je la sentais approcher... "

Elle laissa sa main pendre au bord du lit, et le chien mit sa tête dessous.
" Tilou, tu es là, mon joli. On va s'en aller... Toi aussi tu es bien fatigué. "
Le chien lécha la vieille main fripée puis se coucha. Sa respiration se fit pesante, rauque, et de plus en plus lente.
Vinya ferma les paupières.
" Merci, mes amis. C'est vraiment une belle mort. "
Je lui tenais la main. Il me sembla qu'elle s'appesantissait, mais bientôt les doigts se crispèrent et Vinya rouvrit les yeux.
" Narwa Roquen, je dois un coq à Médélon. Je n'avais pas de quoi le payer... "
Terell me devança.
" Je te promets de m'en occuper, Vinya. Pars tranquille. "
Elle soupira, le sourire aux lèvres, et ses traits se détendirent comme si elle rajeunissait sous nos yeux, alors qu'elle franchissait la dernière Porte.
A ses pieds, au même moment, le chien cessa de respirer.
Je repartis après l'enterrement - et le mariage. Il y eut une unique fête, et c'était bien. Le souvenir de Vinya était dans tous les coeurs, son nom sur toutes les lèvres, et tous les voeux de bonheur aux jeunes mariés se terminaient par " Et que Vinya repose en paix. "
Oui, elle avait eu une belle mort.

Pourquoi étais-je partie ? Je n'en savais rien. Par habitude, sans doute, plus que par devoir. Je le regrettais. Après tout, j'aurais pu m'installer dans ce village, gagner ma vie à la sueur de mon front, avoir des voisins, des amis... Ma longue quête était inutile. Je n'arriverais jamais à tuer tous les Orques d'Arda, et Sauron, de toute façon, ne renoncerait jamais. Alors pourquoi ne pas quitter ce chemin d'errance pour profiter un peu de la chaleur de la vie ? Protéger le village était un but accessible, au moins... Et tandis que je réfléchissais de la sorte, je m'éloignais de plus en plus, et je ne fis pas demi-tour.

Printemps

Le vent sifflait à nos oreilles depuis plus de deux semaines, têtu, obstiné, inlassable, soulevant poussières et pollens, arrachant les branches, glaçant le soleil timide, et il nous fatiguait plus que le voyage lui-même. Kyo venait souvent se reposer sur mon épaule, plus que nous encore soumis à cette force contraire. Malgré tout, l'herbe repoussait et s'égayait des premières fleurs ; les modestes pâquerettes et boutons d'or ne s'offusquaient pas du jaune vif des crocus qui rivalisaient en éclat avec le blanc lumineux des jacinthes, tandis que dans les bois les premières violettes embaumaient l'air sur notre passage. Aux rameaux des arbustes, encore privés de feuilles, explosaient en grappes luxuriantes de délicates fleurs blanches - amandiers, prunelliers, noisetiers... Les saules se couvraient de chatons duveteux, et les bourgeons se multipliaient sur les branches des peupliers, des ormes et des bouleaux... Je ne me lassais pas de ces beautés innocentes, dont la seule victoire était de résister. C'était comme la promesse d'un bonheur à venir, l'espoir informulé que les temps sombres finiraient.

Nous étions aux abords d'Andisen, et je me souvins qu'habitaient là Sivelia et son fils Cirek, qui appréciait tant autrefois mes belles histoires (3).

J'entrai dans le village en début d'après-midi. Il y régnait une agitation fébrile, les habitants courant de ci de là, élevant sur la route principale une barricade faite de troncs d'arbres, de vieux meubles et de toutes sortes d'objets hétéroclites. Comme je demandais à un homme la cause de cette agitation, sans me regarder, il cria :

" Fuyez ! Les Orques attaquent ! "

Je finis par trouver Sivelia derrière sa grange, occupée avec d'autres femmes à aiguiser de son mieux les faux, les haches, les serpes et les couteaux de tout le village. Mon amie était maintenant une femme âgée, aux épaules voûtées et au visage couvert de rides profondes que la vie avait gravées comme des runes mystérieuses sur un fronton de marbre blanc. De surprise elle se leva et joignit les mains.

" Narwa Roquen ! C'est le ciel qui t'envoie ! Les Orques... Une armée entière se dirige vers nous ! Nous avons recueilli les rares survivants qui ont pu s'enfuir de Farlea et de Nasten... Ils tuent, pillent et saccagent, ils n'épargnent personne... "

Elle me conduisit à son fils, Cirek. Je l'avais presque vu naître. La dernière fois que je l'avais rencontré, il venait de se marier, et voilà qu'il était déjà deux fois grand-père ! Seuls les Hommes me permettent de prendre la mesure du temps qui passe. Oromë m'a permis de prolonger la vie de mes compagnons, et la terre immuable répète inlassablement le cycle des saisons... Si, bien sûr, Rolanya s'éloignait de jour en jour, et même si son souvenir était toujours tenace et le manque d'elle toujours douloureux, son départ avait marqué le tournant d'une nouvelle vie. J'avais longtemps vécu sans Radagast, mais sans elle...

Je m'arrachai à mes pensées. Cirek, entouré des hommes mûrs du village, m'expliquait leur plan désespéré : monter une barricade, se battre sans espoir jusqu'au dernier souffle... J'envoyai Kyo en éclaireur, tandis que j'estimais les forces du village : une cinquantaine d'hommes, vaillants mais inexpérimentés au combat, sans compter les enfants et les vieillards ; des armes de fortune, faites pour faucher les champs ou tailler les arbres, mais non pour se heurter aux solides armures des Orques. Trois hommes, dont Cirek, avaient l'habitude de chasser à l'arc. C'était déjà ça.

Kyo me rapporta qu'un bataillon de cinq cents Orques s'avançait sur la route de l'est ; ils étaient à moins d'une lieue.

" Avancez la barricade ", ordonnai-je. " Amenez autant de bottes de paille que vous pouvez, et tout en restant loin des maisons, disposez-les en arc de cercle ; j'y mettrai le feu le moment venu. Mettez dans un chariot deux sacs de farine et postez-le à couvert sur la colline. Kyo donnera le signal. Cachez les femmes et les enfants dans les maisons les plus reculées, ils éteindront le feu plus tard. Que tous les hommes se rendent à la passe du Renard. "

Cirek me dévisagea avec étonnement.
" Cela fait plus de vingt ans que tu n'es pas revenue, et tu te souviens encore des lieux comme si tu étais partie hier ?
- Je n'oublie jamais un endroit propice à une embuscade. Allez, maintenant, faites vite. "

Quand les Orques arrivèrent à l'entrée du village, un rideau de flammes en barrait l'accès, et l'épaisse fumée qui s'en dégageait, pouvait faire croire que le village entier était en feu. Ils s'arrêtèrent, hésitants, et virent alors s'avancer vers eux un Orque titubant, couvert de sang, de poussière et de cendre. D'une voix altérée au bord de l'épuisement, je leur parlai, en Langue Noire.

" Ils nous ont tendu un piège ! Ils ont fui en brûlant le village. Regardez là-haut, sur la colline, le dernier chariot s'en va. Rattrapez-les ! Ils ont emmené tout leur or... "
Ma ruse réussit. Les guerriers firent volte-face et escaladèrent la colline au pas de course, vers le chariot qui suivait la ligne de crête. Quand il disparut à leurs yeux, il laissa derrière lui, à intervalles proches, de petites flaques de farine, piste trop évidente pour être honnête mais dont ils ne se méfièrent pas. Le chariot redescendit la colline de l'autre côté et s'engouffra à tombeau ouvert dans la passe du Renard, entraînant dans son sillage les Orques aveuglés par l'appât du gain. Les hommes d'Andisen, cachés sur les hauteurs de chaque côté, les laissèrent avancer jusqu'aux deux tiers. Puis dans un grand cri de guerre ils précipitèrent sur eux tous les blocs de pierre qu'ils réussirent à soulever ; les trois archers, que j'avais rejoints, attaquèrent l'arrière-garde qui tentait de s'enfuir. Nous ne pûmes les tuer tous. Mais ceux qui s'échappèrent ne furent plus jamais tentés de revenir.

Une clameur de triomphe célébra la victoire. Les hommes se congratulèrent, en rires joyeux, accolades et bourrades viriles, tout étonnés eux-mêmes de leur exploit. Pendant ce temps, les femmes et les enfants avaient maîtrisé l'incendie, et au prix de quelques bottes de paille, de deux sacs de farine et d'une demi-douzaine de chaises défoncées, le village avait conservé tous ses habitants et tous leurs biens.

Je restai chez Cirek, ce soir-là. Les villageois étaient passés me remercier, me féliciter, chacun à son tour, m'apportant qui un poulet, qui de la viande séchée, qui un bon gros pain de maïs. Un ancien cordonnier m'avait de force retiré mes bottes pour les réparer. Une nièce de Sivelia avait pris mes mesures pour me tricoter un justaucorps bien chaud, et les petits-enfants de Cirek avaient toiletté Frère Loup pendant presque deux heures. Kyo, repus de viande et d'abats, s'était endormi dans la grange avant même la fin du repas. Frère Loup somnolait à mes pieds devant la cheminée, et les lueurs du feu faisaient miroiter son poil propre et bien brossé.

" Qu'est devenu le cheval que tu avais autrefois, Narwa Roquen ? "
Frère Loup dressa une oreille. J'avais ouvert mon coeur à Vinya, non sans peine, et elle avait emporté mon secret dans sa tombe. Je me doutais que Cirek était resté un homme loyal et intègre, mais je ne souhaitais pas que tout Arda fût au courant de l'histoire.
" J'ai dû m'en séparer.
- Elle était blessée ? "
Je secouai la tête.
" Non. C'est...plus compliqué. "
Il ressentit ma gêne, et me sourit.
" Pardonne mon indiscrétion. Je ne voulais pas te faire de peine. Je me souviens très bien de Rolanya. Le jour où tu m'as mis sur son dos était sûrement le plus beau jour de mon enfance ! Je suis vraiment désolé pour toi. "
Il était sincère, et ses paroles me réconfortèrent. Je m'aperçus alors que ma peine était moins vive, que je pouvais sourire en me remémorant le visage émerveillé de Cirek sur le dos de ma jument, et qu'un peu de douceur avait réussi à infiltrer mon chagrin.

Eté

Nous avions quitté le Rohan, et tout en sachant qu'en continuant vers l'ouest nos chances de rencontrer des Orques s'amenuiseraient, je décidai cependant de poursuivre dans cette direction. L'été battait son plein, et j'avais une folle envie de revoir la mer, en un endroit où je ne serais jamais allée, où aucun souvenir d'aucune sorte ne viendrait troubler le repos que j'avais décidé de m'accorder. Nous repartirions ensuite, bien sûr. Mais l'idée d'échapper quelques jours à la sueur et à la poussière, de remplacer cette marche obstinée par de longues nages en eaux calmes, de retrouver la saveur du poisson grillé... Je courais presque en longeant l'Isen, émerveillée moi-même de pouvoir ressentir, pour la première fois depuis longtemps, l'émergence d'un désir. Je me jetai à l'eau tout habillée, suivie par Frère Loup que mon enthousiasme réjouissait aussi.

Nous attendions que le poisson finisse de cuire sur les braises, en respirant avec bonheur les senteurs iodées de la mer toute proche, bercés par la litanie des vagues qui venaient lentement mourir à nos pieds. Kyo s'était perché sur un rocher et somnolait déjà, quand le bruit étouffé d'un chariot roulant sur le sable nous fit nous redresser tous les trois, les sens en éveil. Je ne portais qu'une tunique et peu m'importait de me montrer dans cette tenue ; par réflexe, j'attrapai un stylet dans le revers de ma cape. Le chariot s'arrêta à quelques pas de nous, et ce n'est que quand les lueurs du feu éclairèrent son visage que je reconnus, sous un chapeau gris à larges bords à peine digne d'un vagabond, le sourire amusé mais toujours bienveillant de Gandalf le Gris.
" Justement je cherchais qui pourrait bien m'inviter à dîner... Comment vas-tu, 'Roquen ? "
Il ressemblait plus à un marchand ambulant qu'à un vénérable Istar. Il tira de son chariot une miche de pain, du fromage de la Comté et une bouteille de vin, et nous partageâmes en frères ce dîner improvisé.
Puis, en fumant sa pipe, il me raconta le bonheur qu'il prenait à chacune de ses visites dans la Comté. Les Hobbits étaient bavards et gourmands, mais leur joie de vivre et leurs plaisirs simples le séduisaient toujours.
Je n'avais jamais rencontré de Hobbit. Aussi le laissai-je parler sans l'interrompre. La nuit était douce, un clair de lune amical faisait miroiter la mer, et les vagues, dans leur calme cadence, parlaient d'éternité... Sa phrase, prononcée sur le même ton badin, me prit complètement au dépourvu.
" J'ai croisé Radagast la semaine dernière. Vous êtes en froid ? Il n'a rien voulu me dire... "
Il n'est pas facile de mentir à Gandalf. Son intelligence est vive comme l'éclair, et même dans l'obscurité la plus totale il percevrait un battement de cils. J'avais levé mes barrières, tout en sachant qu'il n'aurait pas tenté de lire dans mes pensées, mais je ne savais pas comment échapper à son interrogation.
" Nous... avons eu un désaccord, il est vrai ", murmurai-je en espérant m'en tirer à bon compte. Mais je le connaissais trop pour y croire vraiment.
" Il a l'air assez proche de Saroumane depuis quelque temps, et je crois me souvenir que tu as toujours gardé tes distances avec lui... Est-ce la raison de votre dispute ? "
Je soupirai. Gandalf avait la ténacité d'une fourmi, et je savais qu'il ne me laisserait pas en paix avant d'avoir appris ce qu'il voulait savoir.
" Ecoute... Oui, mais... Je ... J'ai décidé ", soupirai-je enfin, " de cacher certaines choses à Saroumane... et donc à Radagast, et il s'en est aperçu. Il m'en a beaucoup voulu. Il est persuadé que Saroumane... Enfin il a en lui une confiance aveugle que je ne partage pas.
- Je vois que ton cheval n'est pas là, non plus. Oromë ne protège-t-il plus ses chevaux ? "
Comme j'hésitais encore, il me porta le coup fatal, en me fixant de ses yeux clairs pétillants de malice et emplis d'une puissance infinie.
" 'Roquen, est-ce que tu as confiance en moi ? "
Je n'avais plus d'échappatoire. En quelques phrases concises je lui contai toute l'affaire (3), comment Saroumane voulait négocier avec Andos, le Seigneur du Fleuve, pour récupérer l'Anneau Unique et le rendre à Sauron, comment j'avais contrecarré son projet de ma propre initiative, et comment j'avais, en fin de compte, sur la foi d'une simple intuition, perdu l'affection de Radagast et la compagnie de Rolanya.
Il resta silencieux, tirant sur sa pipe, dessinant de jolis ronds de fumée bleue qui se perdaient dans le ciel étoilé. Il semblait satisfait de ma franchise et dégustait probablement en son for intérieur sa petite victoire sur ma volonté de secret.
" Tu as bien fait ", prononça-t-il enfin. " L'Anneau ne doit jamais retourner à Sauron. Saroumane se trompe quand il croit que le Seigneur des Ténèbres peut renoncer à sa soif de pouvoir. Tu as bien fait ", répéta-t-il.
Un autre long silence suivit son jugement.
" Je suis vraiment triste pour toi ", ajouta-t-il enfin. " Mais je suis persuadé que Radagast a toujours un sentiment pour toi, et le temps adoucit bien des rancoeurs. "
Je hochai la tête.
" Nous avons tout le temps, n'est-ce pas ? ", ironisai-je avec une pointe d'insolence lasse. " Mais Rolanya me manque. "
Il me dévisagea sans rien dire. Il avait depuis longtemps accepté sa solitude, il était en paix avec lui-même et rien n'aurait pu entamer sa force sereine. Aucun lien ne pouvait entraver son chemin. Je sentis qu'il considérait mes émotions comme on observe un animal étrange dans une cage de fer - simplement avec curiosité.
" Nous allons rester ici quelques jours, puis nous repartirons vers l'est.
- Je n'ai jamais douté de toi, 'Roquen ", me sourit-il en prenant congé.
Je restai longtemps, près des braises mourantes, à contempler le ciel. Quelques larmes silencieuses roulèrent sur mes joues, petit reste anodin d'une peine immense que j'avais malgré tout acceptée.

C'était la deuxième semaine d'août. Je dormais quelque part en Rohan, non loin d'Edoras, et un étrange rêve vint me visiter. Rolanya avait passé sa tête à la porte d'un box, et elle me regardait, l'air joyeux. Comme je courais vers elle, je me heurtai à une paroi de verre infranchissable. Mais son esprit contacta le mien et je l'entendis avec une clarté parfaite.
" Je vais bien, 'Roquen. Ne t'inquiète pas pour moi. Je vais bien. Quand le temps sera venu, tu sauras.

Automne

Les mois dévidaient leurs jours comme une fileuse sa quenouille, dans une inlassable continuité. L'été semblait ne jamais devoir finir, et nous étions loin de nous en plaindre. A peine si les jours raccourcissaient, si la brise parfois semblait un peu plus fraîche. Nos pérégrinations en devenaient monotones - chasser, manger, dormir -, tout juste distraites par quelques escarmouches sans envergure avec des voleurs de grands chemins ou de rares Orques plus disposés à fuir qu'à défendre chèrement leur vie. Une étrange patience avait envahi mon coeur si souvent tumultueux. Je contemplais le monde aller et venir, j'exécutais mes tâches, je n'attendais rien. C'était comme si le temps était suspendu. Etait-ce le secret du bonheur, ce détachement total, ce silence intérieur qui confinait au vide ? Je me regardais vivre et ne ressentais rien. Si, parfois, le parfum du foin dans une grange, un carré de trèfle rose, quelques grains d'orge tombés d'une charrette, me rappelaient que Rolanya en aurait henni de plaisir, et je souhaitais seulement qu'elle fût heureuse et en bonne santé. Je n'avais plus de tristesse, je n'avais plus de colère ; aucun regret n'empoisonnait mon âme, mais aucune joie ne l'illuminait.

Un matin que j'avançais les yeux perdus dans le bleu du ciel - oui, peut-être un peu plus pâle, ce ciel, alors oui, peut-être que nous allions vers l'hiver - je vis un grand aigle royal tournoyer au dessus d'un bois de bouleaux. Radagast ? Son nom était monté à mes lèvres comme une ancienne prière. Je n'y croyais pas, mais j'essayai malgré tout de le contacter par l'esprit, sans réponse. Eh bien, c'était un aigle, voilà. De toute façon, il n'avait jamais répondu à mes rares tentatives pour communiquer avec lui. Kyo, qui voletait près de moi, m'entendit penser et s'élança. Je me dirigeai vers le bois, pour secourir éventuellement un agneau égaré. Quand j'entrai sous le couvert des arbres, je vis l'aigle s'éloigner. Dans la clairière gisait un poulain de couleur crème, couché sur le flanc, portant une large blessure au poitrail. Il avait dû perdre beaucoup de sang, il était épuisé. Je le calmai mentalement, et il me laissa m'approcher en confiance. Je lavai la plaie avec l'eau de ma gourde, appliquai un onguent de ma fabrication, puis j'allai couper de l'herbe au bord du chemin. Ambaron, mon épée de lumière, n'avait rien d'une faux, mais son fil était parfaitement tranchant. Je fis un ballot que j'enveloppai dans ma cape, et l'offris au jeune cheval qui, d'après ses dents, devait avoir environ trois ans. Il mâchonna l'herbe avec plaisir, sans chercher à se relever.

Kyo se posa au sol près de moi.
" Radagast te salue ", me transmit-il par la pensée. " Il va bien."
Je me figeai. Du plus lointain de mon désert intérieur quelque chose se mit à bouger en sourdine, un filet d'eau saumâtre au fond du lit desséché d'un ancien fleuve impétueux.
" Radagast... ", répétai-je. " Il me salue, il va bien. "
Ces paroles restaient à la surface, ne pénétraient pas en moi. J'aurais dû être joyeuse, ou soulagée, ou effondrée, ou en colère... Mon coeur endormi ne se réveillait pas.
" Il va bien ", prononçai-je encore.
" Marië (4) ", fut le seul mot qui me vint.
Je retournai à mon jeune malade. Les mains sur lui, je m'efforçai de lui rendre un peu d'énergie, tout en le gardant calme. Je chassai lentement les humeurs noires de la peur, qui affaiblissent et paralysent. Je lui insufflai la chaleur du soleil, la fraîcheur de la source, la vivacité du vent quand il galope à nos côtés... Son oeil me regarda avec un étonnement ravi, puis il soupira et je sentis tous ses muscles se détendre dans un sommeil profond.

J'allumai un petit feu près de lui et je restai là à le veiller. Kyo et Frère Loup eurent la gentillesse de se mettre en chasse et trouvèrent un point d'eau assez proche. Dans la soirée j'allai m'y désaltérer, mais le poulain continua à dormir.
Ce fut lui qui me réveilla le matin suivant, en poussant mon épaule de sa tête. Il avait réussi à se lever, et quoique vacillant à chaque pas, il put me suivre jusqu'au ruisseau. Je lavai encore sa plaie, nettoyai sa tête et débarrassai ses oreilles des moucherons qui les avaient mises en sang.

Pendant trois jours je restai là, soignant mon protégé, le regardant reprendre des forces, acceptant sa reconnaissance ingénue sous forme de hennissements tendres et de petits coups de museau dans mes cheveux. Au matin du quatrième jour, je pliai bagage. Kyo me dit alors :
" Radagast a dit que tu devrais prendre ce cheval avec toi. "
Le poulain broutait avec entrain à quelques pas de moi, sans me quitter des yeux.
" Radagast n'a pas toujours raison, Kyo. "
Je m'accroupis près du cheval, mis mes mains sur ses yeux. Il me laissa faire. Dans son esprit, je lus ses souvenirs, puis je lui envoyai l'image mentale de son troupeau, de ses compagnons de jeu gambadant joyeusement dans les plaines ; je projetai son image à lui au milieu du troupeau et je lui dis :
" Va. Ta vie est là-bas, parmi les tiens. "
Il releva la tête, s'ébroua. Puis dans un hennissement joyeux il pivota sur les hanches et s'éloigna au petit galop.
" Maintenant nous pouvons partir ".

Hiver

Je me souvenais d'un refuge, près de l'embouchure de l'Anduin. Je portais sur mes épaules le daim que Frère Loup avait forcé et que j'avais abattu d'un stylet en plein coeur. Une pluie battante et glacée nous avait surpris en milieu d'après-midi, et nous avions hâte de rejoindre la petite cabane pour nous sécher et nous réchauffer. Hélas, la cheminée fumait déjà lorsque nous arrivâmes. A tout hasard, je tentai ma chance et frappai à la porte.

" Pourrions-nous partager votre abri pour la nuit ? J'ai de la viande fraîche. "
L'homme, vêtu comme un marin, semblait soucieux et fatigué, mais il n'hésita pas un instant.
" Bien sûr. Entrez. "
Sur une paillasse gisait un autre homme qui gémissait faiblement.
" Mon frère est blessé. Notre barque a heurté un rocher. Nous avons pu accoster, mais toute notre pêche sera perdue d'ici demain... Et nos femmes doivent s'inquiéter... Mais pardon, vous avez sûrement vos propres soucis...
- Nous pouvons partager la viande, le feu et les soucis ", déclarai-je avec un sourire. " Si vous voulez bien dépecer le gibier, je vais voir ce que je peux faire pour votre frère. "
Le blessé avait un bras cassé, un gros hématome sur le front et il tremblait de froid. Je fabriquai une attelle de fortune, mis de l'onguent sur la bosse, le recouvris de ma cape et préparai une tisane avec les herbes que j'avais cueillies quelques jours auparavant. L'homme, soulagé et réchauffé, ne tarda pas à ronfler doucement.
Son frère, qui avait soigneusement dépouillé, dépecé et embroché un quartier de viande, me demanda timidement :
" Vous... vous êtes Narwa Roquen ? "
Je m'inclinai poliment.
" Je vous remercie d'avoir soigné mon frère. Je m'appelle Bernil et lui c'est Orican. Nous sommes d'Osgiliath.
- Est-ce qu'un ami dans les environs vous viendrait en aide ? Frère Loup pense qu'il pourrait porter un message. "
L'homme fronça les sourcils.
" C'est-à-dire... Oui, j'ai mon cousin Amgen qui habite à deux lieues d'ici.
- Il sait lire ?
- Un peu, oui.
- Alors voilà... "
Bernil noua son foulard autour du cou de Frère Loup, pour le distinguer d'un animal sauvage. A l'intérieur le message demandait au cousin Amgen de venir avec une charrette...

Et c'est ainsi que dans la nuit, le poisson de Bernil regagna Osgiliath, après qu'Amgen et ses deux fils aient partagé notre repas. Orican s'était réveillé frais et dispos, et n'avait cessé de chanter mes louanges et celles de Frère Loup, qui se fit honteusement nourrir des meilleurs morceaux, jusqu'à ce que son ventre distendu en vînt à crier grâce. Il se coucha alors, et les deux marins entonnèrent leurs chansons préférées, rengaines de tristesse et d'amour, chants de courage et d'espoir.
Au matin un chariot venu d'Osgiliath les attendait.
" Tu viens avec nous ? "
Je secouai la tête.
" Tu seras toujours la bienvenue à Osgiliath. Notre oncle Danlan est un peu musicien. Nous lui demanderont d'écrire une ballade sur toi, et nous la chanterons tous les jours jusqu'à ce que tu reviennes ! "
Leur reconnaissance joyeuse me toucha. Tandis que le chariot s'éloignait sur la route, je les entendais se chamailler sur leur future composition.
" Narwa Roquen, sage Istar...
- Non ! Tout le monde le sait que c'est une Istar ! Narwa Roquen, belle et sage... Elle est belle, il faut le dire ! Avec ses longs cheveux roux...
- Guérisseuse gentille, protectrice...
- Et guerrière vaillante, aussi, et généreuse...
- Et il faut parler de Frère Loup...
- Ca pourrait rimer avec " cheveux roux "...
- Parce que tu fais des rimes, toi, maintenant ? "
Je m'étendis devant le feu, le sourire aux lèvres. La nuit avait été courte, trop courte...
Le lendemain je me remis en marche. J'avais longtemps redouté de revoir l'Anduin, mais je le longeai cependant, étonnée moi-même de ne plus souffrir. Il faisait froid mais le soleil brillait, et je me surprenais parfois à chantonner tout bas une chanson de marin. Cette rencontre inattendue m'avait mis du baume au coeur. Les hommes d'Arda méritaient bien que je marche pour eux et que je me batte pour eux. Ceux-là, oui, les hommes simples et courageux, qui n'avaient comme richesse que leur sourire et leurs chansons, et qui n'hésitaient pas, pourtant, à partager leur feu avec le moindre vagabond...

Février touchait à sa fin. Cet hiver, finalement, n'avait pas été trop rude. Au détour d'une boucle du Fleuve, je m'aperçus que j'étais parvenue à l'endroit exact où j'avais fait mes adieux à Rolanya presque dix-huit mois auparavant... Si longtemps déjà... Et pourtant son souvenir était intact dans ma mémoire, comme si je l'avais quittée la veille. Les berges du fleuve étaient dégagées, et j'apercevais au loin la vieille barque, toujours au même endroit. Je cherchai des yeux Kyo dans le ciel, pour le prendre à témoin. Le bruit d'un galop joyeux ramena mon regard sur la rive. Ce galop... Un fantôme venait à ma rencontre, je m'y attendais presque, elle hennissait comme dans mes souvenirs, sa crinière brune volait légère dans le vent, son poitrail généreux était gonflé de joie de vivre... Ah qu'il était doux de se souvenir ainsi ! Que ce mirage issu de mon imagination me remplissait d'une joie sereine !
Puis un grand coup de langue humide me balaya le visage et son souffle rude et puissant et son odeur et son oeil vif... Je tendis une main incertaine... Son poil était humide et chaud, et le poids de sa tête sur mon épaule... D'une voix rauque brisée par les larmes je prononçai son nom.

" Rolanya... "
Ses naseaux frémirent du plus doux des saluts. Je parcourus son corps de mes mains tremblantes, retrouvant le soyeux de la crinière, la force de l'épaule, l'arrondi de la croupe... Elle se laissait faire, les yeux mi-clos sous le plaisir de ma caresse légère... Sans y penser je sautai sur son dos et nous galopâmes à perdre haleine comme pour fuir nos propres souvenirs ; Kyo criait sa joie aux quatre vents et Frère Loup, ventre à terre, jappait de bonheur entre deux longues foulées...
Essoufflée, je me laissai glisser à terre sur une butte. Le fleuve scintillait en contrebas, l'herbe était douce et tiède au soleil de midi. Elle se coucha près de moi, l'encolure relevée, les flancs haletants encore de notre course folle.
" A nyarnin (5) ", murmurai-je.

Frère Loup et Kyo tendirent leur esprit vers elle de toutes leurs forces, pour ne pas risquer de perdre une seule pensée...
Son regard se posa longuement sur les eaux tranquilles, comme si elle rassemblait ses souvenirs. Puis ses yeux en amande d'une douceur exquise plongèrent dans les miens comme pour s'assurer que le lien ne se briserait plus.
" J'ai été traitée comme une reine. De l'orge, des fruits, des pâturages toujours verts à perte de vue... Il n'y a pas de saison, là-bas. C'est toujours l'été, un été très doux, sans sécheresse ni canicule. Nanda venait me voir tous les jours, et s'assurait que je sois brossée matin et soir, et mes pieds curés. Elle me parlait gentiment, elle chantait pour moi, c'était presque le paradis. "

Rolanya se redressa un peu plus et secoua sa crinière d'un geste fier.
" Mais je n'avais pas l'intention de jouer les animaux de compagnie. Quelques jours après mon arrivée, je sautai toutes les barrières et j'allai trouver Andos dans son palais. Ses gardes essayèrent bien de s'interposer, mais je montrai les dents, et ils n'osèrent pas me toucher. Je me plantai devant le Seigneur, frappai du pied pour affirmer ma détermination... et je lui fis une proposition qu'il ne put refuser. Je portai donc le poulain mâle de son plus bel étalon ; je mis bas au mois d'août...
- Oui ! ", l'interrompis-je. " J'ai rêvé de toi, cette nuit-là !
- J'ai pensé si fort à toi ! Malgré la distance, j'étais sûre que mon message te parviendrait ! "
Elle me regarda intensément, et j'enviai sa force et son courage.
" J'allaitai le poulain six mois, comme il se doit. Je lui appris ce que tout cheval doit savoir, encore que sous le fleuve aucun danger ne menace jamais. Mais s'il vient un jour sur la terre ferme, il se souviendra de mes leçons. C'est un bon petit, fier, intelligent, dominant mais pas agressif, un vrai cheval de roi. Quand je l'ai sevré, j'ai dit à Andos qu'il avait reçu le meilleur de moi-même, et je lui ai demandé de me rendre ma liberté, parce que personne ne pourrait jamais te remplacer dans mon coeur. Il resta silencieux un long moment.

" C'est une drôle d'Istar que Narwa Roquen ", prononça-t-il enfin d'un air rêveur. " Elle est parfois aussi sentimentale qu'un vulgaire humain... Mais je reconnais sa vaillance et sa générosité. Et puis... je ne sais pas ce qu'elle leur a fait ", ajouta-t-il en se tournant vers son épouse, " mais depuis quelque temps tous les pêcheurs du Fleuve chantent ses exploits ! Et ils chantent faux, en plus... "
Il se tourna vers moi à nouveau.
" Remercie-la pour moi. Qu'il soit dit sur le Fleuve qu'Andos est juste et bon. Va, fille du vent. La liberté est la seule richesse, et la possession n'est pas une preuve de grandeur. "
Ce petit air frais m'a manqué ", ajouta-t-elle en s'étirant comme un chat avant de se lever. " Et maintenant, où allons-nous ?
- A Osgiliath ", répondis-je sans hésiter. " Tu vas adorer mes nouveaux amis...
- Leur cuisine est excellente ", ajouta Frère Loup en se léchant les babines.

Nous repartîmes au pas, profitant l'une et l'autre de nos chaleurs mêlées. Au loin, dans le ciel sans nuage, un grand aigle planait. Je levai le bras pour le saluer.
Sin simen, inye quentale equen, ar atanyaruvar elye enyare (6).

N.d.A.

(1) : Que la volonté des Valar soit faite
(2) : cf " La mémoire de l'eau ", in Concours " Sortilèges "
(3) : cf " Tu vas au bal ? ", in Concours " Légendes Entiques "
(4) : C'est bien
(5) : Raconte-moi
(6) : Ici et maintenant je vous ai conté ce récit, et vous le raconterez à votre tour

Ecrire à Narwa Roquen
© Narwa Roquen



Publication : 16 March 2008
Dernière modification : 16 March 2008


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1 Commentaire :

Elemmirë Ecrire à Elemmirë 
le 21-03-2008 à 13h00
Grandiose
On le sent, que ce texte est travaillé, paufiné, et que son auteur y tient, à cette histoire... On les sent, la longueur du temps pour 'Roquen qui erre, le deuil qui se fait, les deuils même, l'absence de sens, le vide. C'est vraiment très très bien écrit.
Et puis, ouf! Le soleil revient...

Merci Narwa pour tes belles histoires! Celle-ci est un petit bijou


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