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L'oracle

" Celui qui recherche sa destinée, ne peut la trouver. Celui qui croit à la Fatalité, la subit sans réagir. Si, avancer tout en regardant loin dans le passé est une vertu, alors seul le passé gouverne et rien n'existe, ni présent, ni futur. Si prévoir le futur est un don, alors personne ne doit vivre dans le présent car seuls sont vrais le passé et l'avenir... "

Dans son esprit résonnait encore cette drôle de voix rauque. Comme dans un
souffle lui seraient parvenues ces paroles. Mais, vite les chassa-t-elle de son esprit. Elle n'avait nulle besoin de chercher le sens des étranges mots. Déjà elle ressentait le contact embrouillé des esprits qui l'entouraient et pêle-mêle voyait-elle les différents passés se superposer pour n'en former qu'un. Elle regarda le ciel orangé en espérant pouvoir chasser ces intrusions dans son esprit en admirant les couleurs chatoyantes de l'embrasement qui semblaient s'étirer vers l'infini et l'éternité de cette aube majestueuse de début d'été. Mais, elle savait que ce n'était qu 'échappatoire... même la nuit, elle sentait, elle voyait, elle devinait le passé des autres. D'ailleurs ces choix étaient fondés sur les expériences des autres, le ressenti des autres... N'avait-elle jamais eu sa propre vie, ses propres souvenirs ? Elle avait abandonné la quête de la tranquillité et vivait bâtissant un avenir certain sur les ruines d'un passé lointain mais palpable par son sur conscient. Elle voyageait de villes en villes sans autre but que de voir et se voir dans les miroirs brisés que sont les âmes des hommes. En chacun, elle retrouvait ses propres craintes, ses propres faiblesses... Mais était-ce les siennes ou celles du marchand de blé en face, du prince qui passe ou du charretier qui s'arrête pour faire paître ses pauvres bêtes épuisées ? Elle ne semblait former qu'un avec cette masse grouillante, insouciante qu'est la foule, le peuple. Chaque être, avec ses joies, ses tristesses, son bonheur ou son malheur, lui semblait être elle, lui semblait faire partie de son corps et esprit, ou porter un petit morceau d'elle qu'elle tente de récupérer ou de comprendre. Elle était omnubilé par les autres et leur passé. Elle n'existait pas tout en existant, éparpillée dans chacune des étincelles de vie présentes sur Terre. Ainsi se résumaient les vingt-années d'existence de l'Etrangère. Ainsi était-elle connue bien qu'elle sut tout sur tout le monde avant même qu'elle n'ait vu personne.

Est-il nécessaire de connaître le début de l'histoire de l'Etrangère ? Faut-il connaître dans quel village était-elle née pour comprendre son déchirement intérieur ? Elle ne vient de nulle part. Elle n 'est née à aucun moment, aucune année. Elle est tous et donc de partout. Du plus loin qu'elle se souvienne, elle avait ce don. Elle pensait déjà avant de naître. Elle parlait déjà avant de pouvoir. Elle ressentait intensément tous les êtres qui l'entouraient. Dans sa tête, des pensées défilaient en continu et elle n'avait aucun moyen de les arrêter, de faire le silence dans son esprit. Jamais elle ne connut la sérénité. A quatorze ans, elle s'enfuit de chez elle pour un autre village, puis une autre ville. Elle se fit passer pour une aveugle mentale. Mais les pensées des autres franchissaient toujours les barricades de sa conscience. Elle décida d'entamer une quête, Sa quête de la tranquillité. A seulement quinze ans, elle parcoura déserts et montagnes où enfin son esprit se vida. Plus personne pour interférer avec ses propres pensées ; mais là, elle entrevit l'impensable, vit l'horreur totale. Elle sut, vu, ressentit, admira, abhorra tout le passé de l'humanité jusque dans les temps les plus reculés. Elle vit les guerres, les massacres, les fêtes, les victoires, les oeuvres et les livres, les incendies et les constructions... Tout lui apparut crûment et elle n'eut pas d'autres alternatives que de voir et revoir ce que jamais personne ne put connaître. Enfin, elle comprit... Elle devait retourner chez les hommes et devenir " l'oracle " du futur en devinant à partir du passé. Elle devait empêcher que tout ce qu'elle avait vu ne se reproduise. Son don fut reconnu et chaque jour elle voyait des centaines de personnes, prévenant chacune des dangers à venir à partir de leur passé. Sa vision se limitait à deux dimensions temporelles : le futur deviné à partir du passé vu. Sa vie à elle ne se résumait qu'à cet ample labeur qu'elle s'était imposée pour, croyait-elle, sauver l'Humanité.

Ainsi donc, ce matin-là, l'Etrangère s'était levée et admirait encore et encore le spectacle de l'aube avant que quiconque ne soit éveillé. Elle essayait de chasser quelques pensées inopportunes et réfléchissait à ses drôles de rêves qui lui montraient un passé qu'elle n'avait jamais vu. Elle voyait un vide froid et troublant et entendait de drôles de sons rauques, des cris aigus et des murmures incessants. Et puis, elle s'était réveillée en proie à une terreur peu commune, presque inhumaine et d'étranges paroles résonnaient dans son esprit. Plusieurs fois cela s'était produit, mais aujourd'hui, elle se souvenait des mots. Elle les avait chassés de son esprit mais ils revenaient en boucle, insistants, réels et pourtant lointains. Elle rentra pour revêtir sa tenue de cérémonie et se dirigea vers son trône. Elle ne cessait de repenser à ses problèmes. Mais bientôt les premières consultations du matin affluèrent et son esprit submergé de pensées n'entendit plus la voix rauque. Les unes après les autres les questions affluaient et la foule au devant d'elle était de plus en plus dense. Que ses prêtres soient maudits, pensa-t-elle, il m'embrume encore plus l'esprit avec cette odeur nauséabonde d'encens et d'herbes sacrées... Qu'ils aillent ordonner les questionneurs au lieu de m'enfumer les narines... Soudain, un homme voûté, approcha, il murmurait... Elle n'entendit rien et sans prévenir les prêtres se saisirent de lui et l'emportèrent. Elle ne distingua que deux mots : " avenir " et " deviné " Elle n'y prêta aucune attention. Encore un qui ne croit pas à mon oracle... mais avait-elle raison ?
Plusieurs heures plus tard, elle put rentrer chez elle. Fatiguée, elle ne pensait qu'à se coucher. Ses yeux se fermaient et elle marchait comme dans un rêve. Elle ne sut plus rien, ensuite, de ce qui s'était passé. La chaleur de l'été l'avait-elle engourdie ? Etait-elle rentrée chez elle et dormait-elle dans son lit ? Ou s'était-elle effondrée, là, au milieu de nulle part ?

Chaleur, froid, chaleur, froid... Elle ressentait toujours la même chose, chaleur puis froid. Où suis-je ? Elle était dans un vide et percevait en même temps des pensées. D'étranges murmures parvenaient à ses oreilles. Soudain, un cri glacial retentit. Autour d'elle il faisait froid et chaud. Elle ressentait une grande détresse. Non, pas elle, quelqu'un quelque part. Elle ne saurait dire...Où suis-je ? Que fais-je ici ? Elle ressentait le vide autour d'elle. L'absence l'oppressait. Quelqu'un était en danger, non, il criait. Des voix rauques parlaient mais elle n'arrivait pas à comprendre. Les pensées parvenaient jusqu'à elle, mais, lointaines, dans un brouillard. Elle ne distinguait rien. Bientôt elle sombra dans l'inconscience. Pour la première fois de sa vie, aucune pensée ne s'infiltrait dans sa conscience, elle ne voyait aucun passé. Même pendant le sommeil, elle avait l'habitude de ressentir.

Tout est étrange ces derniers temps... Et puis, il y a ces rêves qui me poursuivent, qui me hantent. Je ne peux pas m'y arrêter mais il faut bien que je découvre leur signification. Elle n'avait pas conscience du fait que ces rêves portaient une signification qu'elle devait à tout pris découvrir pour se comprendre elle-même et ainsi comprendre les hommes...

Où suis-je ? Je ne suis pas chez moi ? Que m'est-il arrivé hier ? En ouvrant les yeux, elle avait découvert ce décor insolite : elle était à l'intérieur d'une caravane pour ce qu'elle avait pu en juger. Plusieurs personnes l'entouraient et la regardaient. Elles l'admiraient même... Etrange ! pensa-t-elle. Soudain, au fond, elle aperçut le vieil homme voûté qu'elle avait vu lors de la cérémonie. Celui-ci ne lui prêtait aucune attention, se contentant de regarder au loin en marmonnant quelques paroles inaudibles. L'Etrangère ne comprenait plus rien. Une voix rauque s'éleva : " Celui qui recherche sa destinée, ne peut la trouver. Celui qui croit à la Fatalité, la subit sans réagir. Si, avancer tout en regardant loin dans le passé est une vertu, alors seul le passé gouverne et rien n'existe, ni présent, ni futur. Si, prévoir le futur est un don, alors personne ne doit vivre dans le présent car seuls sont vrais le passé et l'avenir... " L'Etrangère reconnut les paroles de son rêve, mais, comme la première fois, elle n'en saisit pas le sens. Le vieillard la regarda, leva ses paumes et s'approcha d'elle. Au fond de ses mains brillaient deux pierres : une verte et une rouge. Il imposa ses mains sur son front. L'Etrangère fut prise d'un vertige et sombra dans un autre monde inconnu.

A son réveil, quelques minutes ou plusieurs heures après son évanouissement, elle se retrouva dans une pièce d'un blanc parfais, aux parois courbes. Aucune issue n'était visible. La voix rauque commanda : " En ce lieu trouve la paix... Vide ton esprit et la porte d'une grande sagesse s'ouvrira à toi. " Immédiatement elle s'exécuta. Elle essaya de vider son esprit, mais la pensée que plus aucune âme étrangère ne pénétrait en elle la troubla. Elle essaya de toutes ses forces spirituelles mais ne parvint qu'à fixer ses pensées sur une rose rouge de son enfance .Plusieurs heures passèrent, le contenu de Sa vie passa aussi en elle. Enfin, sereinement, elle entreprit de voir ce qui la troublait dans sa vie. Une serrure se déclenche et elle se retrouva devant le vieil homme dans une pièce avec deux murs rouges et deux murs verts. Le vieil homme parla : " Etrangère, tu as pris le mauvais chemin. Ton don ne doit pas emprisonner les hommes. Tu ne dois pas t'en servir pour empêcher l'Humanité d'avancer vers le chemin de la Découverte. Tu vois le passé et en devine l'avenir. Qui te dit que les erreurs du passé seront de nouveau commises ? Les Hommes ne savent-ils pas tirer des leçons de leurs expériences ? Vide ton esprit de toutes ces fausses considérations. Libère ton âme. Utilise ton don pour régler le présent, pas pour empêcher l'avenir. Tes choix seront-ils toujours faits en fonction du passé des autres, des choix des autres ? Tu es ici pour recevoir les pierres de Sagesse. Tu ne sembles pas les mériter. Va et réfléchit à ce que tu as fais de ta vie... " Il avait la voix rauque de ces rêves ! Elle ne comprenait pas très bien son erreur mais elle entraperçût le sens de ses paroles. Elle s'en retourna dans la pièce blanche pour réfléchir.

L'humanité doit-elle être sauvée ? Ai-je fait les bons choix ? Les erreurs du passé se renouvelle-t-elle dans le futur ? L'Etrangère se posait mille questions sans réponse. Son monde s'écroulait... Elle s'endormait...

A son réveil, elle était dans sa chambre. Quelle drôle de songe en cette nuit d'été ! pensa-t-elle. Quelque chose lui brûlait les mains... Elle regarda ses paumes et y vit, incrustées, une pierre jaune et une pierre bleue. A ce moment-là, elle oublia tout. De son don, de ses rêves, elle n'avait plus aucun souvenir... Rien, à part les pierres qui la guidaient pour apporter la Sagesse et la Raison dans un monde devenu fou... Les fées et les elfes l'aidèrent aussi grandement dans sa nouvelle tâche. Elle retrouva aussi ses parents et sa famille pour leur apporter la joie de la savoir vivante... Mais elle resta L'Etrangère.

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Publication : 19 October 2005
Dernière modification : 07 November 2006


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