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Meurtre lunaire

Vers minuit environ, alors que tout dans le quartier était immobile et silencieux, Alfred se réveilla. Il n'avait dormi que quelques heures, s'étant couché peu après le soleil. Sans faire un bruit, de peur d'alerter les voisins, d'autant plus que les cloisons entre les appartements étaient très fines, il se leva et alluma sa petite lampe de chevet. Il s'habilla, avec les vêtements qu'il avait préparés plus tôt dans la soirée, larges et noirs, pour se fondre dans les ombres des murs, noirs comme ce qu'il cachait. Ses mains tremblaient un peu, d'excitation refoulée et de peur mêlées. Il aurait aimé pouvoir résister à cette emprise surnaturelle qui le poussait ainsi, mais malgré lui sa peau se hérissait de plaisir anticipé, sa gorge se dilatait dans l'attente muette de l'extase, et tout en même temps la honte le faisait se recroqueviller. Il s'assit au bord de son lit le temps de prendre de longues inspirations. Lorsque enfin il fut un peu calmé, bien que son coeur cognât encore fort dans sa poitrine, il se releva, enfila son grand manteau noir, attrapa les clés sur la table, les fit tourner dans la serrure, éteignit la lumière, entrebâilla la porte, puis attendit quelques secondes. Comme aucun bruit ne se faisait entendre dans les étages, il ouvrit, sortit précipitamment et referma très vite derrière lui.

Il se lança dans les marches sur la pointe des pieds, faisant une pause à chaque palier, aux aguets. Au premier étage, il se faufila encore plus doucement, à cause de la vieille Moreau qui avait l'ouïe particulièrement fine, qui s'endormait rarement avant deux heures du matin, et qui était autant bavarde que curieuse ; elle l'avait presque surpris le mois précédent. Enfin en bas, il ouvrit la grande porte de l'immeuble et sortit.

L'air frais de la nuit l'enserra aussitôt. Le vent soufflait, le frappa en plein visage. La nuit était déserte, sombrement éclairée par une rangée de pâles lunes blanches et rondes. Il ne s'attarda pas, bien trop près ici de ses voisins suspicieux, bien trop mal à l'aise. Il longeait les murs, rentrait la tête dans les épaules chaque fois qu'il passait sous un lampadaire. Arrivé au sommet de la colline, il s'arrêta dans l'ombre de la cathédrale et récita une prière silencieuse, demanda pitié autant que pardon. Les tours s'élançaient, orgueilleuses mais rassurantes. Les lumières se reflétaient dans les vitraux ternis par le temps.

Alfred eut un frisson irrépressible, et se pressa de tourner le dos au monument. Il garda la tête baissée jusqu'au muret au fond de la petite place qui le longeait, surplombant la ville en contrebas. Les lumières étincelaient dans la nuit, autant de reflets mouvant des étoiles du ciel, au milieu desquelles luisait la lune pleine. Les voitures filaient dans les rues, produisant un sourd ronflement. Les yeux fermés, il inspira longuement, et un nouveau frisson le parcourut.

Des effluves de vie montaient jusque là, apportant mille serments pour cette triste nuit. Des parfums multiples et multicolores, porteurs chacun d'une existence pleine de promesses. Il sentit l'envie qui montait, son sang qui bouillonnait dans ses veines. Son coeur se serra, son estomac s'entortilla dans son ventre. Ne pouvant résister, prisonnier de ce désir inhumain qu'il aurait tant voulu combattre, devant lequel il ne pouvait rien. Les odeurs l'emportaient, le faisaient autre, comme ivre, noyé. Il grelottait frénétiquement maintenant, espérant la délivrance qui ne tarderait plus, qu'il souhaitait désormais tout autant qu'il la redoutait.

Chaque fois qu'il venait ici, il se disait que c'était une erreur. Il se donnait l'impression d'un assassin préméditant ses crimes. En même temps, il éprouvait des sentiments qu'il ne connaissait pas ailleurs, une sorte de plaisir retenu ou peut-être au contraire augmenté par la honte. Il se rassurait en se disant qu'il n'était déjà plus lui-même, mais au fond il savait bien qu'il se mentait.

Il tomba à genoux. Son corps était parcouru de spasmes irrépressibles. La lumière de la lune tombait là sur lui, et il tentait de se cacher derrière le muret dérisoire. Il rampa, se traina jusqu'au mur de la cathédrale, se lova contre ses pierres froides. La brûlure qui lui déchirait le coeur s'atténua quelque peu, mais cela ne durerait pas, et il le savait.

Ses mains tremblaient. Il dut s'y reprendre à plusieurs fois pour ouvrir la fermeture éclair de son long manteau, puis retirer son pull noir. Il déboutonnait son pantalon quand une odeur inconnue le fit se retourner en sursautant. Sur la place, il n'y avait personne, mais il flottait dans l'air un parfum sensuel et enivrant qu'il n'avait jamais senti jusque là.

Il se releva, s'appuyant au mur. Une soudaine tiédeur l'envahissait, douce, rassurante. Il huma l'air de nouveau, toujours cette senteur entêtante, suave. Il s'avança, cherchant dans les ombres et les recoins. Oubliant toute prudence, il s'élança dans les rues. La piste louvoyait dans les ruelles sombres qu'il connaissait bien, mais ne semblait mener nulle part, tournait en rond. Et soudain, il ne sentit plus qu'une vague odeur de fumée âcre. Désorienté, il se mit à courir, sans plus regarder où il allait, retourna sur ses pas, et finalement se retrouva sur la place et se laissa tomber là, essoufflé, perdu, en pleurs.

Une peur terrible l'assaillit. Une sueur froide coulait le long de son dos nu directement exposé à la lumière. Tous ses repères olfactifs, ceux sur lesquels il comptait en ces nuits, étaient bouleversés, balayés par il ne savait quelle créature qui depuis l'ombre tirait les ficelles. Il avait été dépossédé en un clin d'oeil de ce royaume nocturne qu'il haïssait tant mais qu'il contrôlait malgré tout. Tremblant toujours, il tenta maladroitement de se relever, quand une silhouette se détacha dans la rue.

Une femme approchait à pas lents et tranquilles. Elle se déplaçait avec une grâce qu'il n'aurait jamais pu atteindre. Ses mouvements fluides dessinaient le contour des ombres. Elle traversa la place de sa démarche souple et silencieuse pour venir se placer devant lui.

Sans la quitter des yeux, affolé, subjugué, Alfred, par fierté, se força à se relever et soutint son regard brillant. Ils s'affrontèrent ainsi pendant plus d'une minute, et il sentait les restes de son pouvoir lui échapper. Toute vêtue de noir, aussi sombre que le ciel nocturne, elle était dans son élément, tandis que lui tremblait.
- Cela fait un moment que je t'observe.

Sa voix était calme et profonde, et il y perçait un soupçon de menace. D'un coup de tête, elle désigna la cathédrale tout près d'eux.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda-t-elle brusquement.

Il recula d'un pas et buta contre le muret. Cette fois, sa voix s'était faite véritablement dure et agressive.
- Depuis quand nous inclinons-nous devant cela ?

Alfred ne savait que répondre, il s'osait ni faire un geste ni dire un mot. Un moment de silence passa.
- Comment oses-tu t'abaisser à cela ? Nous sommes bien plus anciens, bien plus puissants que ces pitoyables croyances. Nous détenons le véritable pouvoir. Nous ne prions personne !
- Je... je n'ai aucun pouvoir, répondit Alfred.
- Aucun pouvoir ? Suis-moi, rejoins la Meute. Je t'apprendrai à être fort. Je te montrerai comment être toi.

Malgré sa terreur, Alfred secoua la tête.
- C'est une malédiction. Je cherche à m'en débarrasser, pas à en profiter ! se récria Alfred, terrifié par ce qu'il comprenait.

La femme plissa les yeux, puis recula de quelques pas.
- Tu as fait ton choix ?

Il approuva. Elle poussa un grognement sourd, venu du fond de la gorge, et en quelques secondes se déshabilla.
- Alors bas-toi !

Il sentit soudainement tout le poids des rayons lunaires sur son dos. Il tomba à genoux, sentit ses muscles bouger sous sa peau. Il se retint de ne pas hurler de douleur alors que tout son corps se transformait et que son pantalon se déchirait, et fit claquer dans l'air ses mâchoires aux crocs acérés. Ses griffes déchirèrent sa peau et sa fourrure s'épaissit, lui transperçant la peau. Puis, aussi vite qu'elles étaient venues, les horribles sensations cessèrent. Il se tourna vers son ennemie.

C'était une louve magnifique, au pelage noir de jais, plus profond que la nuit la plus sombre. Elle le fixait de son regard d'acier tranchant, royale et déjà certaine de sa victoire. Elle retroussa les babines, dévoilant ses canines luisantes. Pris de terreur, découvrant la position de la proie, il se détourna et s'élança.

Elle gronda derrière lui et bondit à sa poursuite. Il fila, comptant sur sa vitesse qu'il savait prodigieuse, pour s'enfoncer dans le labyrinthe des ruelles. Il la trouva bientôt en travers de son chemin, toute vibrante de colère. Ses crocs dénudés étincelaient dans la nuit.

Au moment où elle bondissait sur lui, il fit un brusque écart sur le côté et se remit à courir. Il entendait son souffle menaçant derrière lui, qui le suivait de près. Il ne pensait qu'à avancer, galoper pour sauver sa vie, l'humaine ayant rejoint l'animale. Il ne savait plus du tout où il allait, mais bientôt aperçut la cathédrale sur sa droite, et s'y précipita. Il sauta sur la porte qui s'ouvrit sans effort et déboula en roulant sur le sol de pierres glacées. Aussitôt il sentit qu'il reprenait forme humaine. Elle entra derrière lui et se métamorphosa elle aussi en grognant.
- Lâche ! Bats-toi ! Sois digne au moins au moment de ta mort.

Il recula dans le fond de la nef. Son coeur battait à la chamade, mais un intense soulagement l'emplissait, maintenant qu'il se savait sauvé. Il se laissa tomber sur un banc de prière.

Dans sa tête défilait le souvenir de sa morsure, quelques années auparavant, par un vieux loup agressif. Inconscient qu'il était alors, qui se promenait la nuit en rêvant des les rues ! L'horreur des métamorphoses tous les mois, surtout les premières fois quand il se réveillait le matin nu, couvert de sang, dans un endroit inconnu. L'apprivoisement progressif de ces sensations et le rituel de la fuite de l'appartement, du rendez-vous avec lui-même et avec la ville en haut de la colline. L'odeur de ses futures proies qui lui parvenait alors, entre honte et désir, envie et répulsion. Le repos et le refuge qu'il trouvait les lendemains dans la cathédrale, et puis quelques mois auparavant la découverte du pouvoir du lieu, qui contrait en grande partie l'influence de la nuit. Il aurait dès lors pu s'y réfugier chaque pleine lune, mais il y répugnait : l'endroit lui était trop sacré pour qu'il s'y attarde alors que son instinct le plus sombre l'animait.
- Tu te crois en sécurité, ici ? attaqua Louve. Tu crois que tu es protégé ? Je te laisse une dernière chance : rejoins la Meute.

Ici, il ne craignait pas son pouvoir contre nature. Les murs de la cathédrale bloquaient les rayons malsains de la lune. Si cela était la seule solution pour échapper à la folie de ce qu'elle appelait la "Meute", il se résignerait à venir y chercher refuge.
- Ne te renie pas ainsi, cria-t-elle, voyant qu'il ne répondait pas.

Sa voix avait quelque chose du grognement de la louve en colère. Elle avait croisé les bras sur sa poitrine d'une façon qui n'avait rien à voir avec une quelconque pudeur. Elle observait Alfred avec un mélange de pitié et de colère. Elle fit un pas en avant.
- Tu ne peux pas me fuir.

Sous le regard terrifié d'Alfred, elle se laissa tomber à terre. Son épaisse fourrure noire la recouvrit en un instant. Elle leva la tête et hurla, déchira la nuit de son cri sauvage, qui résonna lugubrement. Il glissa, se laissa tomber à genoux. D'un bond, elle franchit la distance qui les séparait et le renversa. Ses griffes déchirèrent sa poitrine, et il sentit sa gueule brûlante se refermer sur son coeur offert.

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Quelques jours plus tard, madame Moreau, en revenant de la boulangerie, s'arrêta pour regarder le courrier dans sa boîte aux lettres. Dans le hall de l'immeuble, elle salua sa voisine.
- Vous avez entendu ce qui est arrivé au jeune du quatrième ? enchaîna-t-elle aussitôt. Vous savez, celui qui paraissait un peu fou. Non ? Eh bien, on l'a retrouvé dans la cathédrale, jeudi matin. Il avait défoncé la porte. Pendant la nuit, les voisins ont entendu des cris de folie, comme des hurlements de loup. Il paraît qu'il s'était planté un couteau dans le coeur !

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© Eltanïn



Publication : 07 June 2009
Dernière modification : 07 June 2009


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2 Commentaires :

Narwa Roquen Ecrire à Narwa Roquen 
le 14-06-2009 à 16h11
Belle histoire
Le thème n'est pas nouveau, mais l'histoire est joliment écrite et la fin est bien trouvée. Le suspense du début est bien mené, et tu sais rendre les sentiments contradictoires qui animent le héros, personnage ordinaire pris dans une circonstance exraordinaire. L'intrigue est simple, mais tu mêles efficacement action, réflexion et souvenirs, et on se laisse emporter par ton style très "sensitif",...

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Netra Ecrire à Netra 
le 11-06-2009 à 03h06
Pas mal pas mal ^^
Un récit bien mené, même si on te voit venir (heu, ou alors c'est moi qui ai trop l'habitude, possible aussi ^^) on a envie de continuer à lire cette brève mais intense nouvelle, sans temps mort ni ralenti de l'intrigue, puis de l'action. Globalement, même si les éléments sont faciles à trouver, tu as un équilibre description/action plutôt bon, ce qui est un très bon point.
En revanche, au nive...

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